Le bateau ne tentait personne : un vieil aviso en bois, qui pourrissait en se traînant du cap Blanc au cap Lopez. Comme machine, une antique ferraille, véritable tournebroche. La voile faisait le plus clair de la route, mais le bateau était lourd et, dans ces pays d’algues, la carène toujours sale. L’état-major comprenait un lieutenant de vaisseau, commandant, trois enseignes et le docteur. Les chambres des quatre officiers environnaient le carré dont elles n’étaient séparées que par une portière en étoffe. On n’était jamais « chez soi ». De sempiternelles parties de cartes duraient de neuf heures du matin à minuit, très bruyantes, pendant lesquelles il était à peu près impossible d’écrire une lettre ou de lire.
Par surcroît, quand le soleil dardait sur la coque, une température d’une quarantaine de degrés s’établissait dans ces petites cellules, aérées seulement par leur hublot, trou de jour grand comme la main, cerclé de cuivre, dont l’éclat aveuglait. Ces conditions climatériques, peu favorables aux humains, l’étaient aux insectes qui « croissaient et se multipliaient », selon la parole évangélique. On n’ouvrait pas un tiroir, une armoire, sans qu’il en sortît immédiatement une colonne de cancrelats, et les rats, assez timides le jour, se rattrapaient la nuit en se livrant à toutes sortes d’ébats.
Cependant, dix ans de marine façonnent de telle manière le corps et l’âme qu’il ne souffrait pas trop de ces contingences. Et les six premiers mois passèrent comme avaient passé les campagnes précédentes, chaque jour émietté par les quarts et les occupations régulières du tableau de service, observé plus ponctuellement qu’on n’eût pu le croire à bord de ce rafiot de dixième rang.
Le Zodiaque allait, allait quand même, allait toujours, parvenant, pour ainsi dire, par miracle, à changer de place.
Ils descendirent ainsi de baies en baies, de caps en caps jusqu’aux tristes lagunes du Dahomey, où ils roulèrent au mouillage pendant quinze jours, bord sur bord. Puis ils remontèrent vers le cap Vert, et de là poussèrent une pointe, une pointe de vacances jusqu’aux Canaries, où ils devaient demeurer tout un mois.
Les Canaries, autant dire le paradis pour ces malheureux, les belles Canaries avec leur bon vin, leurs cigares, leur ciel clair, leurs hautes montagnes nues. On pouvait dormir — enfin ! — pendant les nuits pures, ce qu’on n’avait pas pu faire depuis des mois, baigné de sueur et de fièvre, dans la lourde humidité équatoriale. Le Zodiaque mouilla dans le port de La Luz, en face de Las Palmas, blanche comme une ville de marbre sur sa colline. Tout cela propre, gai, coloré, donnant l’envie d’aller à terre après avoir contemplé si longtemps des pays nègres, toujours les mêmes, avec leurs grandes palmes et leurs tristes cases, pleines de vermine.
Le dimanche qui suivit leur arrivée, n’étant pas de garde, il se promena en ville. Le matin même, il avait reçu une lettre de France où on lui parlait d’une jeune fille qu’il ne connaissait pas, mais « qui lui conviendrait », et il cheminait, rêvassant, sous un ciel gris percé parfois d’un éclatant soleil. Il éprouvait comme un vague besoin d’amour. Était-ce l’espoir né de cette lettre ou les six mois passés dans une torpeur énervante ?