Il monta vers la cathédrale par des petites rues verdâtres, crapuleuses, bordées de cabarets louches où les hommes du Zodiaque entraient. Sur le seuil de l’un d’eux, une gamine, d’une quinzaine d’années tout au plus, habillée en mariée, avec un voile et des fleurs d’oranger sur la tête, l’invita par geste… En vérité, elle tombait mal. Il en avait assez vu comme elle. Ce qu’il voulait, c’était une vraie femme, jolie, distinguée, élégante.
Il se hâta de sortir des petites rues et entra sur une place, une belle place plantée de palmiers, entourée de maisons carrées et plates. Il espérait y trouver de la musique, mais ce jour-là il n’y en avait pas. Alors, en attendant un camarade avec qui il irait s’asseoir au café, il flâna en regardant.
Partout, les fenêtres étaient fermées à cause de la grande chaleur. Seule, une femme était accoudée à un balcon, tête nue, sans se soucier du soleil. C’était une grande brune, avec un peigne d’or dans les cheveux et un châle de soie blanche rayé de rose sur les épaules : son attitude souple faisait valoir sa taille. Sa main cachait son visage. Ses bras étaient nus jusqu’au coude, bruns et beaux, d’une peau mate qui absorbait la lumière et donnait à l’œil l’impression d’être chaude. En voyant cette peau-là, lui, qui n’avait pas touché à une chair de femme depuis des mois, eut une sensation brutale de désir, une envie d’y coller et d’y rassasier ses lèvres.
Au bout de quelques instants la femme releva la tête. Alors il ne fut plus possible de voir autre chose en elle que ses yeux. Ils étaient uniques, larges, éclatants, dorés. On avait du moins l’impression confuse de l’or, comme en regardant le soleil. Mais on les distinguait mal dans leurs détails tant ils éblouissaient. Peut-être avaient-ils de petites tigrures noires, ou bien était-ce l’effet des cils épais et longs qui y portaient leur ombre ? Il y avait de la volupté et aussi de la cruauté dans ces yeux-là.
Ces yeux-là, il les avait trouvés surtout plus à l’Est, plus au Sud, dans les pays de soleil et de sable, dans les pays nus, où la lumière joue sur les étendues sans fin, tellement folle, tellement vive qu’elle finit par imprégner les pierres de ses reflets et par faire naître les topazes, les pierres de lune, les opales…
Une réverbération analogue avait dû doter les prunelles de cette femme. Elle le regarda et il se sentit environné d’une onde étrange, comme hypnotisé, en équilibre, prêt à avancer ou à reculer, selon qu’elle lui commanderait. Tout à coup il lui sembla qu’elle lui faisait signe d’avancer, de monter jusqu’à elle. Oui, elle lui faisait vraiment signe… Sans plus réfléchir, il se précipita vers la maison, franchit l’escalier à grandes enjambées sans rencontrer personne. Elle l’attendait, debout dans le salon. Sans dire un mot, elle lui ouvrit les bras.
Ce n’était pas une fille publique. Elle était mariée à une sorte de grand diable, un homme « dans les affaires », qui gagnait beaucoup d’argent. Sa maison était luxueuse, meublée avec un certain goût, quoique avec des détails trop riches et trop lourds comme les aiment les Espagnoles du peuple.
Cependant, elle ne semblait pas trop dépourvue d’éducation, autant du moins qu’il pouvait en juger, car elle parlait peu. Des étreintes violentes les unissaient fréquemment dans ses visites, des étreintes où il la sentait presque plus forte que lui.