Chaque fois, en sortant, il se demandait pourquoi elle lui avait fait signe… Cette femme mariée, établie, qui avait probablement des relations et une situation en ville, avait fait signe à un passant de hasard qu’elle ne connaissait pas ?

La bestialité de ses caresses aurait dû le renseigner ; mais à l’aube de son ivresse, il pensait naïvement qu’il y a une fatalité pour réunir les amoureux marqués l’un pour l’autre par une secrète destinée.

Aucune femme, parmi toutes celles qu’il avait connues, n’avait pris tant d’empire sur ses sens. Non, elle ne ressemblait, elle ne pouvait ressembler à aucune autre. Sa taille était mince et souple, mais ferme comme celle d’un jeune homme. Elle était aussi propre que n’importe quelle femme du Nord. Sa peau, soyeuse, brune, semée d’un très léger duvet châtain doré, buvait positivement la lumière et la chaleur. Elle était mate et brûlante.

D’ailleurs, cette femme était toujours en quête de fraîcheur ; il semblait que tout brûlait au-dedans d’elle. Vêtue de mousselines qui lui paraissaient encore trop pesantes, bras nus, décolletée en plein jour, jambes nues sous sa robe. Ce feu intérieur sortait par ses yeux, fenêtres d’une maison en flammes, passait dans ses baisers, rappelait le sang Maure, la terre d’Afrique toute voisine.

Le désir plus grand qu’il en éprouvait tous les jours l’inquiétait un peu, mais qu’aurait-il fait de ses longues après-midis désœuvrées, sans elle ?

Le Zodiaque, profitant de son séjour à La Luz pour se faire beau, le bord était devenu intenable. On grattait, on peignait la coque. On « potassait » la mâture. On pataugeait dans l’eau, on trébuchait dans toutes les espèces de « fourbissages ». En dehors de l’officier de « garde », tous allaient à terre chercher un peu de tranquillité et de repos. Lui, prenait le chemin d’un appartement frais et sombre. Il y avait des plantes vertes, des mosaïques, des marbres, de légères fontaines de cuivre et d’argent damasquiné, d’où l’eau s’exhalait en jets et retombait en vapeur ; toujours des choses froides qui, par leur contact, par leur vue, satisfaisaient une perpétuelle manie, un réel besoin de fraîcheur.

Ce confortable, cette paix, ce silence, cette ombre le ravissaient. Il venait de sortir du bord, de sa petite chambre chaude, environnée de bruit, nourrie d’insectes.

Et puis, c’était une distraction, un but.


Un jour, le mari, rentrant plus tôt que de coutume, les surprit. Elle se dressa d’un bond, absolument comme un fauve, et dit à son amant, avec l’ordre sans réplique de ses yeux : « Va-t’en, je m’en charge. » Heureusement pour lui, il n’était pas dans l’un de ces costumes sommaires qui, dans la rue, équivalent à une confession publique. D’un coup d’épaule, il dérangea l’homme qui s’était planté devant la porte et il les laissa face à face, un peu inquiet pour elle. Le lendemain, deux membres du « club » se présentèrent pour demander raison de la part du titulaire. Il les mit en rapport avec les deux autres enseignes et l’on se rencontra à l’épée, le surlendemain. Le mari n’eut pas de chance ou en eut trop. Il se rua sur le bras allongé de son adversaire et s’enfila sur l’épée, raide mort.