L’heureux combattant courut aussitôt chez sa maîtresse, et la trouva tranquille, à sa stupéfaction, dans sa véranda, rafraîchissant ses paumes à la vapeur d’une fontaine. Il lui raconta ses angoisses dont elle parut s’amuser follement, riant à gorge déployée avec son timbre masculin et sonore, sans daigner même s’informer du mari qu’elle n’avait plus.
Toutefois, il fallut bientôt se séparer, car l’affaire fit du bruit en ville. Le commandant dut laver la tête à son meilleur officier, paternellement, car dans la marine, on ne s’émeut pas plus qu’il ne convient de ces histoires. Et d’ailleurs, la peinture du bord étant finie, les soutes pleines, l’équipage refait, le dit commandant jugea plus sage d’appareiller pour ne revenir que quand des aventures analogues auraient fait oublier celle-là.
Le Zodiaque a quitté Las Palmas depuis des mois. Il est seul dans l’étendue de la mer, silhouette perdue dans l’Atlantique du dixième degré Nord. Il fait route sur les Bissagos qu’il « reconnaîtra » demain, tournant la poupe à l’équateur. Il vient d’établir sa voilure pour profiter de l’alizé que l’on commence à sentir. Babord amures il s’éloigne de la zone des calmes, de la voûte de nuages amoncelés. Maintenant, autour de lui, il n’y a plus que lumière et splendeur… Sur la passerelle, l’enseigne de quart va et vient. Souvent aussi il s’accoude et demeure le regard perdu dans l’eau, dans l’eau bleue, violette, mordorée, dans l’eau où courent d’invraisemblables, d’indicibles reflets de forge, où des cercles d’or se joignant et se disjoignant sans cesse tournent pour mourir dans la profondeur. Ces cercles-là le hantent en souvenir de certaines prunelles qui leur ressemblent, de prunelles qui sont toujours devant ses yeux. Le malheureux, il n’a rien pour le distraire, rien pour le traîner de force hors du songe qui le consume. La mer est calme, la voilure établie, la brise régulière ; la route ne changera pas d’ici demain… Les cercles d’or se forment et se déforment toujours…
Ses parents, s’ils savaient ?… La jeune fille qu’ils rêvent pour lui ?…
Se marier ? Peuh ! Quelle jeune fille remplacera cette tigresse ? Quels baisers, quelles caresses pourront le rendre oublieux ?
Il est devenu plus matériel aussi, c’est certain, à force de vivre dans des régions embrasées où tout brûle, dans des pays lourds où des ardeurs malsaines couvent sous la moiteur. Et puis il y a la vie de bord, les nuits sans sommeil que l’on passe en nage, à se tourner et à se retourner sur son cadre, l’imagination en quête de proie, tandis que les rats dansent leur bacchanale d’enfer. Il y a les jours d’ennui, péniblement usés entre hommes, il y a la nourriture monotone ; l’éternel bœuf dur comme du bois — l’eau fade, chaude, graisseuse, le manque d’espace, les dix mètres de pont où l’on ne peut se dégourdir les jambes, toutes choses qui font la pauvre guenille humaine trop opprimée. Alors elle s’exaspère, prend sa revanche par quelque fissure.
L’un de ses camarades, en dehors du service, reste tout le jour assis sur son cadre, une serviette mouillée autour de la tête, appelle son ordonnance, ne se souvient plus de ce qu’il veut lui dire ou lui déclare qu’il va devenir fou. Pour Félix la folie est autre ; une obsession qui ne le quitte pas.
… Ses yeux ?… tiens, ils ont disparu. Dans l’eau, non, il n’y a plus rien. La mer, à l’approche du soir, change à mesure que le soleil s’abaisse. Elle est violette, puis lie de vin, puis incarnat, toujours très calme et lamée d’or — une robe de reine, une robe qui lui conviendrait à elle. Elle s’habille pour dîner à cette heure-ci.
Elle ne lui a pas écrit depuis le départ. Pense-t-elle à lui ?