Elle disait vrai en parlant de l’administration de sa fortune. Son frère Hector, lancé dans une existence de dissipation et de galanterie, devait plus de cinquante mille écus qu’il fallait payer.

La guerre de la Succession d’Autriche éclata à propos et Son Éminence se hâta de faire donner au mauvais sujet une compagnie du Royal-Barrois, régiment que l’on recrutait en Lorraine pour M. le comte de Gisors. Le chevalier fit merveille à Charleroi et à Raucoux. A Vintimille, il entra le premier dans la place.

Ce qui fut une occasion pour le bailli de Prévalet, devenu maréchal de la langue d’Auvergne, d’écrire au Grand-Maître de l’ordre de Malte. « M. d’Evron, lui mandait-il, s’est appliqué à mériter votre pardon tant par sa vaillance que par son repentir. » A Malte, l’on prisait fort les braves. Le Grand-Maître accorda la grâce demandée, et, pour le prouver, chargea, en l’année 1748, le chevalier d’Evron d’offrir au Roi les douze oiseaux qu’il lui envoyait pour sa fauconnerie. Sa Majesté fit don au porteur d’une cornette aux Gendarmes Dauphins, tant pour reconnaître ses services personnels que pour témoigner qu’Elle ne gardait point rancune de la retraite de son frère.

Ce fut le plus beau moment de la vie de M. d’Evron. Dans ces années joyeuses du dix-huitième siècle, environné d’une auréole de bravoure et d’aventures, il ne tarda pas à captiver l’attention des femmes. Son fin profil amer, la caresse infernale de son regard lui valurent des conquêtes sur les soies à fleurs des canapés à l’écart, tandis que, spirituel, affable, aigu, il devenait, par ses satires, ses paradoxes et ses couplets, l’un des causeurs à la mode. Un cercle d’admiratrices l’écoutait dans chaque salon. Plus d’une fois il frôla la Bastille. Les maîtresses de maison se le disputaient, le redoutant encore plus qu’elles ne le recherchaient. Il fréquentait tous les mondes : la finance chez Mme de la Reynière, et la Cour à l’hôtel de Bouillon. Dans les soupers d’hommes de la maréchale de Luxembourg, il était un oracle. Il était des « petits jours » du Palais Royal, et des lundis du Temple. Puis, quand ses sens repus de bonne compagnie réclamaient une ripaille plus franche, il devenait le compagnon de Richelieu ou se rendait à cette joyeuse association de gourmets, de viveurs, d’anciens roués, composée du prince de Barsac, des abbés de Comminges et de Luré, du philosophe Héclan, du président d’Arbel. Cette existence savoureuse et folle l’emporta dans le tourbillon du jeu, des soupers, des bals, des mascarades, des duels, des ovations de salon et des victoires d’alcôve.

Il devint fermé et courtois, souple et sagace, fier à l’occasion.

C’était le type de ces incomparables diplomates que les salons de Paris formèrent à cette époque. On utilisa d’ailleurs ses talents. Il fut chargé d’une mission dans le Cercle de Basse-Saxe au cours des négociations qui précédèrent la guerre de Sept Ans.

Lorsque celle-ci survint, Hector-César de Vespéran ne put se tenir du désir d’aller au feu. Comme l’on ne parlait point d’y envoyer les gendarmes, il voulut acheter un régiment de dragons. On n’en pouvait avoir à moins de cent mille livres. Son Éminence, excédée par ses dettes, lui refusa le crédit. Il se trouvait en peine, lorsque le comte de Gisors lui offrit une place de major dans le régiment de Champagne qu’il commandait. Bien qu’une cornette aux gendarmes eut rang de lieutenant-colonel, le chevalier d’Evron ne balança pas à accepter la proposition de son ancien colonel.

A Hastenbeck, il enleva cette redoute où sept officiers et une compagnie entière de son régiment trouvèrent la mort. Il y trouva, lui, la croix de Saint-Louis. Quelque blasé qu’il fût, il la reçut avec attendrissement. Ce petit ruban couleur feu, celle croix émaillée qu’il pouvait porter jeune encore, plusieurs ne l’obtenaient qu’après trente-cinq ans de service. A la Cour ou dans le fond des provinces, elle signifiait actes héroïques ou longs dévouements obscurs. Tous l’enviaient, y compris son colonel à qui elle ne fut remise qu’après lui. Par une permission spéciale du Grand-Maître, il fut autorisé à en arborer les marques dans le même temps qu’il conserverait la croix de Malte pendue au cou.

Il continua avec son régiment la campagne pénible qui se déroula entre le Weser et l’Elbe jusqu’à ce que son ami, le duc de Richelieu, l’envoyât chez l’électeur de Cologne.

La diligence dont il fit preuve au cours de cette mission lui acquit quelque réputation parmi les diplomates et lui valut, à la paix, le poste d’ambassadeur de la Religion de Malte près de Sa Majesté Très Chrétienne. C’était un beau couronnement de carrière. Malheureusement ce sang bouillant, cette activité fiévreuse, infatigable, qui l’avaient signalé dans la guerre et dans les intrigues le précipitaient, dès qu’il était rendu à l’inaction, dans les excès.