Il vivait dans l’hôtel de son frère, au Marais, et y tenait, disait-on, la meilleure table d’Europe. La ville et la cour affluaient chez lui, bien qu’on chuchotât sur ses mœurs et plus encore sur ses dettes. A Malte, on murmurait : Ne l’avait-on point vu à ce souper chez Mme de Praslin où sept femmes de la société, peu costumées, représentaient les sept Péchés Capitaux ? Une aventure vint achever sa disgrâce. Il aimait fort la marquise du Bocage et surtout il en était fort aimé. Comme il passait pour volage, la dame voulut en avoir le cœur net. S’étant habilement grimée, elle réussit, un soir de bal d’Opéra, à l’entraîner dans une ruelle déserte où elle se démasqua. Puis, tirant une épée de dessous son domino, elle lui enjoignit d’avoir à rendre raison de son inconstance. Comme il se jetait à genoux, la suppliant de le transpercer, son action, assurait-il, méritant la mort, elle le fit mettre en garde de gré ou de force et commença à lui pousser de si furieuses bottes qu’elle en serait peut-être venue à bout, si une ronde du guet ne les eût emmenés l’un et l’autre chez le lieutenant de police.
L’affaire fit le bruit qu’on pense et la Cour s’en divertit fort. A Malte, le scandale était grand. Le Roi y fit dire assez plaisamment qu’il fallait envoyer ce chevalier-là combattre les Infidèles. Il allait partir quand Son Éminence intervint, paya les dettes, et obtint du Grand-Maître et de Sa Majesté que le chevalier se retirât à Arboise où il saurait bien l’amener à la raison. Ils restaient tous les deux seuls d’une famille nombreuse. On appela le cadet « Monsieur le vidame », parce que l’aîné était l’évêque et que les Vespéran étaient vidames héréditaires d’Arboise, c’est-à-dire lieutenants des évêques pour ce qui concernait leur temporel.
En fait, Hector-César remplit les fonctions de cette charge du moyen âge tombée en désuétude.
Ce dissipateur devint un excellent intendant.
Il était la cheville ouvrière du Palais et des domaines, avait la haute main sur la domesticité, le grenier, la cave, les fermes, décidait des redevances, des dîmes, des remises et des baux. Avec une lucidité, une entente, une économie incroyables, il gérait l’enchevêtrement de tous les canaux qui amenaient une fortune, énorme pour l’époque, de 120 mille livres de rentes.
C’était un emploi où il usait l’activité redoutable qui le travaillait sans relâche. Tempérament de fer, malgré ses soixante ans, il se levait le plus souvent à quatre heures. Après avoir donné un coup d’œil aux cuisines et mis chacun à sa tâche, il partait en tournée. Sa haute taille maigre, enveloppée d’une houppelande ventre-de-biche, se voyait de loin. Il avait une hachette dans sa poche et une canne à flûte en bois des Iles à la main. Il inspectait les tailles, marquait les arbres à abattre, ordonnait les bâtiments, les réparations, les chemins et les travaux. Avare de phrases, il parlait sec et juste. Ayant pratiqué les hommes toute sa vie, il savait comment se faire obéir d’eux. Redouté, mais assez aimé, ses encouragements rares faisaient rougir de plaisir. La guerre, la ville, le spectacle des misères humaines et de leurs contrefaçons l’avaient rendu méfiant et dur. Nul mieux que lui par exemple n’était au courant des besoins et des souffrances des gens. L’on citait des traits de sa bonté qui juraient avec son aspect. Il faisait l’aumône sans bruit, assistait les malades pauvres, faisait porter aux femmes en couches du bouillon et du vin. Les gamins se rangeaient respectueusement devant sa légendaire silhouette. Il se plaisait à les menacer de sa canne. Parfois, il leur jetait des liards ; parfois, comme le roi de Prusse qu’il admirait, du crottin roulé dans du sucre pour tromper leur gourmandise.
Aujourd’hui, il revenait d’une de ces promenades. Il avait neuf lieues dans les jambes, s’étant rendu dans la journée à Saint-Nicolas-des-Leudes dont l’abbaye dépendait de l’évêque. Il avait besoin de fatigue, pour se sentir dispos. Pour le moment, il se chauffait. La cheminée où montait, sculpté dans le tuf, un vol de chimères, était embrasée. Le reflet de ses flammes rouges palpitait sur la glace des vitrines et sur le cuir frappé des murs. Des gardes d’épées brillaient à des panoplies.
Dans un coin, une cornue et le squelette d’un quadrupède attestaient chez le vidame certaines curiosités de son siècle. Il s’adonnait par manière de passe-temps à la chimie et à la dissection. Par ailleurs, de vastes ombres emplissaient la chambre. Le luminaire de l’appartement était composé de deux lanternes, de celles qu’on voit à la poupe des galères, hautes, évasées, épaisses de cristal et grillagées de cuivre. Leur couvercle représentait un enfant joufflu soufflant de la conque. Elles éclairaient peu. Aucun jour ne venait plus par les vitraux. Ils paraissaient d’argent dépoli, sans couleur, traversés de vagues lueurs bleues. Vêtu de soie foncée, le vidame était assis, le profil ardent par réflexion des braises, la tête en arrière appuyée au dos de son fauteuil carré. Il tendait la jambe droite au feu et faisait craquer du bout du pied le maroquin de son soulier bouclé d’argent. Des guêtres en papier fort comme on en retrouve dans les gentilhommières d’il y a 150 ans, garantissaient ses bas violets d’une chaleur trop cuisante.
Dire qu’autrefois il avait été beau !
Aujourd’hui ce n’était plus guère qu’une épave. Sa peau sèche, tannée, bilieuse, semblait trop large pour l’ossature qu’elle recouvrait. Distendue, elle se plissait en rides et pendait en plaques, se creusait autour de la bouche en deux sillons indéfinissables qui accusaient le sarcasme des lèvres minces, du menton glabre. Le front et les yeux avaient survécu. Le front haut, étroit, lisse et bombé, presque sans rides, encadré des ailes poudrées du catogan, relevait la grimace de la figure, lui imprimait un cachet seigneurial, hautain, distingué, arrogant. Les yeux, indicibles, brouillés de marron, semés de paillettes vertes, pleins d’un feu contenu que l’on devinait intense à l’occasion, à la fois impérieux et doux, pénétrants comme des vrilles, à eux seuls expliquaient ses conquêtes.