Au bout d’un moment il se leva et se mit à arpenter la chambre. Il ne connaissait jamais longtemps le repos. Il vint sous les lanternes. Une bibliothèque y était placée. Écartant les rideaux de soie, il découvrit des rangées de volumes en veau, frappés du griffon d’or des Vespéran et de leur devise : « Pas à pas. » Son esprit avide n’appréciait plus dans le monde que sa diversité sans bornes, parce qu’elle est un remède à l’ennui. Ses livres traitaient de tout. Le coche, qui une fois par semaine arrivait de Paris, lui en déchargeait des ballots. Il en recevait de Hollande et d’Angleterre, de Venise et de Paris, de Francfort et de Bâle. Il y avait là depuis l’Apoticaire françois charitable, de Constant de Rebecque, jusqu’aux Journées Mogoles, opuscule décent d’un docteur chinois, suivi des Contes très Mogols par un vieillard quelquefois jeune. Les Réflexions sur les grands hommes morts en plaisantant, par le docteur Matanasius (La Haye, 1740), y avoisinaient la Tactique et Discipline militaire des Prussiens ; le Laboratoire de Flore, l’Explication physique des sens, des idées et des mouvements touchaient les Anecdotes galantes de la Cour de Vienne et le Projet de législation sur le commerce des grains, par M. Necker.
Le regard du vidame se porta vers les voyages : Voyage de milord Ceton dans les sept planètes ; Voyage de Jean Ovington à Surate et dans d’autres parties de l’Asie et de l’Afrique ; Voyage de Glantzby en Tartarie, accompagné des aventures des rois Loriman et Osmondar.
Aucun ne le tentait. Leur lecture suscitait en lui l’envie de repartir, le dégoût de sa vie présente, dans le calme mortel de cet évêché. Que n’eût-il donné pour tenter de nouveau les aventures ! M. de Choiseul, s’il fallait en croire les gazettes, recrutait des officiers pour l’armée du Grand Seigneur. Il l’avait su trop tard. L’affaire était manquée. C’était dommage, car, morbleu, il avait conservé un plaisant souvenir de la guerre ! Juste à ce moment sa main se trouva sur un État de France. Il ne put se tenir de l’ouvrir à la page de son ancien régiment, les gendarmes Dauphins :
« Leur étendard est une mer agitée sur laquelle se démènent un navire au milieu de la tempête et trois Dauphins qui semblent se jouer ; leur devise : « Pericula ludus » exprime que cette Compagnie se fait un jeu des dangers. »
Jamais devise ne lui avait paru aussi véritablement sienne. En un éclair il se revit. C’était au lendemain de la guerre de Succession d’Autriche. Il portait l’habit rouge et la veste chamois galonnés d’argent. Les hommes le craignaient, les femmes l’aimaient.
Les femmes… Voilà près de six ans qu’il n’y goûtait guère. Il s’en était cru à tout jamais guéri par les Arboisines. Il les apercevait en accompagnant Son Éminence durant les tournées de confirmation. Elles étaient en général prudes, mal habillées, et toutes sentaient leur province d’une lieue.
Il savait pourtant qu’elles le regardaient à la dérobée. Il avait encore grande mine, la taille droite, le mollet ferme, et son passé jouissait d’un merveilleux prestige.
Mais s’il daignait parfois leur pousser des pointes de page, sa curiosité n’allait pas plus loin. Son Éminence croyait l’avoir converti par le présent d’un livre : Le Militaire en solitude ou le philosophe chrétien.
Saint évêque, il n’avait point vu les vers en manger la reliure !
Les femmes… Le vidame se souvenait du bal donné par Mme de Mirepoix où vingt-quatre danseurs et vingt-quatre danseuses, vêtus à la mode chinoise, s’entrecroisaient en un quadrille monstre. Les mouches « à l’enjouée » piquaient le coin des lèvres divines… les femmes, en est-on jamais guéri quand on les a aimées ?