Pourquoi ces désirs naissaient-ils en lui ce soir ? Ses membres étaient pourtant las. Pourquoi ces flammes dans ses veines ? Pourquoi ce retour vers Cythère qu’il avait cru quitter pour toujours ?

Les femmes ? Il n’y en avait guère à l’évêché. Si, il y en avait deux, dont l’une, à vrai dire, ne comptait pas, étant une gouvernante qui aurait pu s’enrôler dans les dragons. Mais l’autre ? L’autre n’avait pas encore dix-huit ans.

Anne-Charlotte de Corsen d’Anspach était la fille de ce baron de Corsen, ambassadeur en Saxe, qui était revenu ruiné par sa charge. Sa femme était morte en couches et lui, n’ayant pu obtenir de pension du Roi, atteint d’une fièvre quarte fort maussade, n’avait point tardé à la rejoindre. Il avait rendu l’âme entre les bras de Son Éminence, lui léguant sa fille, le seul bien qu’il eût de reste.

Le cardinal, tout bon qu’il fût, ne laissa pas que d’être fort embarrassé de ce poupon. Il se promit bien tout d’abord de faire entrer la fillette à Saint-Cyr dès sept ans.

En attendant, il fallait aviser. Une vieille amie, la maréchale de Cipierre, trouva une gouvernante et une nourrice, et l’on emmena le tout dans un carrosse à Arboise.

L’âge venu, Son Éminence, sans héritiers proches, gagné du désir de se prolonger, commun aux vieillards, n’avait pu se résoudre à éloigner sa pupille. Elle avait donc continué à grandir dans l’immense palais retiré de tout, au sommet de la ville où elle ne descendait jamais. Elle était douce, soumise, silencieuse, annonçait des dispositions à être jolie. Sa mère avait été une beauté.

Accompagnée d’une gouvernante revêche et modèle, elle se promenait dans la splendeur des jardins vides, jouait peu — l’endroit n’y prêtait pas — réfléchissait beaucoup, mûrissait vite.

Elle ne voyait que des prêtres et des vieillards, des visages sévères et placides. Les murs étaient grisâtres. Sous les sapins, les cèdres, verdures tristes et symétriques, presque toutes les fleurs s’étiolaient. Mlle de Corsen subissait le sort des fleurs. Privée de chaleur, de rayonnement, de vie, une sorte de grâce dolente s’épanchait en elle. Elle était timide et sauvage, quoique, dans le délaissement de son cœur, elle rêvât.

Elle rêvait, le soir, dans l’immense lit à baldaquin où elle se sentait perdue ; elle rêvait ces nains familiers dessinés dans les estampes de ses contes, confidents, bons génies des princesses prisonnières, et qui seraient venus se blottir contre son épaule, apporter un peu de tiédeur dans sa couche.

Faute de mieux, elle aimait le vidame. Seul jadis il l’avait fait sauter sur ses genoux. Seul aujourd’hui il lui parlait du monde où il avait vécu et où elle devait vivre.