Il affectait de la traiter en petite pensionnaire, mais en même temps habilement, il la laissait savoir qu’il avait jadis connu bien des femmes. Sous des prétextes variés il l’attirait dans sa chambre, où il avait soin de laisser certains tiroirs entr’ouverts. Des paquets de lettres jaunies s’y voyaient, entourés d’une faveur. Un parfum de jasmin et d’ambre s’en répandait encore. Quelques mèches de cheveux s’échappaient. Une fois, sans paraître y prendre garde, il lui fit admirer une tabatière. Elle était sertie de fines ciselures d’or. Sur l’émail une délicieuse miniature représentait une femme à sa toilette, à demi dévêtue. En exergue ces mots : « Je te bâtis un temple et prends soin de l’orner. » Toutes choses qui rendaient Anne fort pensive.
Quoi, tant de femmes s’étaient disputées cet homme ? Il avait daigné choisir parmi elles ? Il en avait aimé ? Ce regard moqueur s’était adouci pour quelques-unes ? Ce persiflage perpétuel avait pu faire place à de la tendresse ? Cette taille inflexible s’était courbée ?
Quelle victoire !
Saurait-elle, pourrait-elle en remporter une pareille ?
Comme tous les enfants solitaires elle était orgueilleuse.
Son imagination ne pouvait admettre l’idée qu’elle fût surpassée par une autre femme. Pour tous, dans ce palais, elle était une petite reine. Vis-à-vis de lui seul elle avait conscience d’une infériorité qu’il avait soin de marquer en lui infligeant des hontes de temps à autre. Cette sujétion exaspérait Anne.
Parfois, elle eût donné sa vie pour écraser la tête du vidame sous son talon. Mais dès qu’il lui témoignait une faveur, elle éclatait en délire. Si elle eût été moins naïve, elle se fût avouée qu’elle désirait l’étreindre en le mordant.
Ils étaient parvenus au bout de l’allée, à une sorte de cul-de-sac en verdure.
Un banc s’y dressait, adossé à une statue d’Hébé versant le nectar.
— Asseyons-nous, dit Anne.