Il y avait là de tout : des filigranes en argent du Caucase et des flacons remplis d’essence de roses venus de la Mauritanie. Des magots chinois bombaient leurs nombrils de porcelaine rare parmi les étoffes éclatantes de l’Indus. Les laques du pays de Méaco s’y voyaient près des écailles de Céram et derrière ces étranges oiseaux qui vivent, dit-on, à Timor, nommés « de Paradis » à cause de leur splendeur. Des émaux de Perse, de Moscovie s’y mêlaient à des ivoires de Taprobane. Des plumes précieuses du royaume de Tombut se déployaient non loin des pierres du Manamotapa.

Il avait mis à collectionner ces objets le même zèle impétueux, le même flair qu’il avait jadis su montrer dans les armées, dans les salons et dans les cours. Il avait dépensé beaucoup d’argent, avait désiré certaines curiosités pendant des années, telles ces poteries sans âge que M. de la Condamine lui rapporta enfin du pays des Incas. Maintenant qu’elles étaient là à portée de ses yeux, de sa main, à peine s’il allait les contempler. Il regrettait de n’avoir plus ses vitrines à remplir. Il continua son tour de chambre. Ses yeux s’arrêtèrent soudain sur un petit tableau large de quelques pouces, legs que lui avait fait jadis le prieur de Hochersperg.

C’était une très vieille peinture allemande représentant une tête de Christ, œuvre d’un réalisme amer, tête de supplicié, d’expression plus humaine que divine ; la bouche entr’ouverte, les lèvres lasses criaient la douleur ; belle quand même, ardente sur son fond d’or, image brutale du trépas.

La mort ?… L’esprit du vidame y resta suspendu. La mort, voilà un champ nouveau pour sa curiosité !

Bien souvent il l’avait frôlée sans y réfléchir. Les épées accrochées aux murs évoquaient chacune des phases où il l’avait bravée… Cette petite lame triangulaire et mauvaise, cette simple garde d’acier bruni à facettes, il l’avait serrée dans sa main d’enfant, durant les chasses au Barbaresque sur la Méditerranée bleue…

Cette coquille d’argent mince, formée de deux feuilles de pampre, de l’entrebâillement desquelles sortait un Amour, lui rappelait des aventures et des duels, Paris, Versailles, Dresde, la Cour…

Cette autre, en fer brut, si large, il l’avait achetée 110 livres chez Pichon, marchand fourbisseur, à « la Victoire », avant de partir en Hanovre. A plus de quinze ans de distance il sentait encore la peau de ses doigts coller sur la poignée pendant la rude marche d’hiver entre Zell et Gifhorn. La boue montait jusqu’aux genoux. De misérables villages avaient l’air de fuir. Au loin on voyait la neige sur les montagnes, et tous les soirs, les tentes étaient emportées par le vent qui soufflait comme sur une mer… A ce moment il avait désiré mourir…

La mort ?… Le saut dans l’au-delà ? Qu’y trouvait-on ?

Dans les salons il avait développé sur elle des paradoxes et des boutades, mais au fond qu’en penser ?

Était-elle, comme le voulait d’Holbach, une simple dissolution de l’être retournant à la matière, ou, comme le prêchait son frère, une vie nouvelle avec trois états : Le Paradis, le Purgatoire, l’Enfer ?