Cependant elle était restée belle, de cette rare et grave beauté des vieilles femmes, à laquelle les rides ajoutent une autorité de plus. C’était une âme fière et, comme l’on disait dans les faubourgs d’Arboise, « bastante », — locution charmante employée pour « battante », que les marins ont conservée en disant le pavillon « battant », ce qui exprime l’énergie, la vaillance de choses qui « battent » au vent. — Jamais le secret terrible dont elle demeurait dépositaire n’avait franchi le seuil de ses lèvres. Ce mystère avait naturellement ameuté à l’époque la curiosité de la petite ville. On en avait longtemps « cancané ». Mais personne ne l’avait pénétré jamais, sauf peut-être Germain, devenu de ce jour plus taciturne encore.
Le Cardinal s’endormit dans la paix du Seigneur quelques années avant la Révolution. Il avait près de 80 ans. Dieu lui avait accordé la dernière grâce de ne rien apercevoir et il expira, la face rayonnante, en murmurant le verset : Quid retribuam Domino pro omnibus quæ retribuit mihi ? Son seul chagrin avait été de laisser Anne non mariée. Elle le sentit au dernier regard qu’il lui jeta. Elle s’y était obstinément refusée. Héritière de grands biens après la mort du Prélat, elle entra comme dame chanoinesse au chapitre de Remiremont, où elle vécut jusqu’à ce que l’armée de Lückner l’obligeât à fuir. Chassée de ville en ville par les divisions victorieuses, elle erra dans le Palatinat, puis en Saxe, où elle attendit la fin de la tourmente.
Elle serait morte souvent de froid, de faim, de misère, sans les services de Germain. Elle l’avait emmené d’Arboise à Remiremont, et, attaché comme une ombre, il la suivit dans ses exodes. Le vieux drôle, formé à l’école de M. d’Evron, conservait plus d’un bon tour dans son sac. Tête ferme, il emporta les bijoux d’Anne, sut les négocier, assurer toujours à sa maîtresse un abri sûr et une vie relativement large. Quand il la voyait débordée par les larmes, il se bornait à lui dire :
— Le sang vous tourne en eau, Madame la comtesse ; il faut être plus forte que ça.
Il sauva même, reliques auxquelles ils tenaient tous les deux, quelques objets familiers au vidame, qui les accompagnèrent partout : l’uniforme, les épées, la tête de Christ du prieur.
Quand la France fut rendue au calme, Mlle de Corsen voulut rentrer à Arboise. Près de sa vieillesse, ses jeunes années lui paraissaient heureuses. Elle y vivait de souvenirs, seul baume des existences brisées.
Pour tous, elle était « cette pauvre Anne » qu’un malheur inconnu avait attristée pour la vie. Mais dans son petit cercle d’intimes, survivants ou émigrés revenus au port après bien des orages, qui donc ne cachait un chagrin dans son cœur ?
Les leçons de l’existence l’avaient rendue pieuse. Elle passait son temps dans les églises, qui commençaient à se rouvrir.
Immanquablement, elle faisait dire une messe le 10 mai, une autre le 25 octobre « pour une intention particulière ».
Tous les pauvres la connaissaient. Elle dépensait une partie de son petit revenu en bonnes œuvres, et le clergé la traitait avec considération.