Certains, que son mutisme sur elle-même étonnait parfois, disaient : « Elle a le cerveau un peu dérangé », et cela disait tout.

Elle venait d’arriver au bout de la rue Sainte-Claire. Le reflet rougeâtre d’une lanterne miroitait loin sur la boue.

La petite rue des Tintenelles où elle devait entrer pour trouver sa porte, montait, étroite et noire, le long du mur de l’évêché.

Par les brèches, on voyait poindre la silhouette fantastique se découpant sur la nuit.

Elle hésita… le mur côtoyait le rond-point de verdure où se dressait, restée debout par miracle, la statue d’Hébé versant le nectar. Seuls les bras étaient brisés… Anne la savait à cet endroit. Que d’émotions, de fantômes renaissaient en elle à ce souvenir !

Elle fut sur le point de retourner sur ses pas et de faire prier Germain de l’accompagner.

Mais elle savait qu’on la croyait un peu folle et ce sentiment la faisait souffrir.

Elle ne voulut point ajouter une anecdote à toutes celles qui couraient sur son compte, et, se signant, elle s’élança résolument dans la rue.

La descente des grains de pluie s’accélérait. L’eau s’écoulait des gouttières avec une plainte monotone. Un chat lança un miaulement aigu qui, pénétrant jusqu’au fond d’elle-même, lui fit un mal affreux.

Elle marchait en regardant terre, arrondissant le dos, tâchant de ne pas voir, de ne pas penser, de ne pas entendre.