C’était à Puteaux, île de la Seine, « bruissante de voies douces et de musiques harmonieuses », qui fait penser au royaume enchanté de Prospero. Là, comme jadis Ferdinand battu par la « Tempête », certains Parisiens privilégiés viennent, aux jours chauds de la « saison », chercher un refuge contre cet Océan agité qu’est Paris.

Ils y trouvent la fraîcheur, un repos d’après-midi, le calme pendant quelques instants. Plusieurs peut-être ont-ils parfois la chance d’y rencontrer une Miranda.

A l’ombre des grands parasols rouges, au bord de l’eau, dans les chalets vernissés, parmi les fleurs, les tennis, les pelouses — toute une nature apprêtée et cependant charmante — de jolis groupes d’hommes et de femmes à la mode prennent du thé autour des petites tables, conversent, potinent, regardent les joueurs courir en casaque vive. Il y a des allées qui serpentent, des coins perdus où parfois un couple va s’asseoir pour causer plus à l’aise. C’est un club, et cependant c’est un terrain neutre de rencontre. Beaucoup de mondes, tous élégants d’ailleurs, s’y mêlent. A un goûter, Nicole de Vercors se trouva voisine de Pierre Le Houx et dès les premiers mots pressentit l’objet de ses désirs.

C’était un long garçon d’un visage agréable, très bien mis, très doux, très poli, de ceux qui donnent envie quand on les voit de murmurer le refrain populaire :

« Joli, joli jeune homme,

Voulez-vous monter chez moi,

Joli, joli jeune homme. »

Il paraissait doué d’une âme tendre. En moins de quelques minutes elle sut tirer de lui qu’il avait été élevé par sa mère, veuve de très bonne heure, et qu’il n’avait pas fait de service militaire. Si Nicole confirmait les hypothèses de l’hérédité, Pierre semblait prendre à tâche de les démentir, car il descendait en ligne directe de ce baron Le Houx, colonel des voltigeurs de la Garde, qui, comme sergent, stupéfia Larrey, tandis qu’on lui coupait le bras, en gardant tranquillement sa chique au coin de la joue, ni plus ni moins que si on lui eût taillé les ongles. Ce rude grognard du « Tondu » devint par la suite colonel, chevalier, puis baron de l’Empire et fut proposé pour cet Ordre des Trois Toisons que Napoléon voulait donner au plus brave de chaque régiment.

Son propre petit-fils réalisait avec une perfection entière le type de ces jeunes gens accomplis qui n’ont rien fait, ne sont rien, ne veulent rien être, sinon un miroir fidèle de la Mode et un reflet impeccable de l’Opinion ; qui, par cela même, incarnent en leur personne toute une civilisation, résument d’une façon précieuse les affinements d’une époque.

Chez Pierre Le Houx tout, les souliers, les habits, les manières, les relations, la conduite, les propos et jusqu’aux idées — si l’on peut ainsi dire — étaient d’un « comme il faut » presque excessif.