C’était justement cet excès qui plaisait à Nicole. Avec lui, il n’y aurait rien à craindre, du moins, elle le pensait. Pendant plusieurs jours ils se retrouvèrent volontiers, le jour et aussi le soir, aux fêtes de nuit, où Puteaux, paré de feux de Bengale et de lanternes multicolores, semble une grande jonque de plaisir.

Pierre savait les potins, partageait les avis de Nicole, bostonnait à ravir, jouait au tennis avec grâce et cependant se laissait battre ; sa partie forte, disait-il, était le bridge et, talent particulier, il brodait d’admirables gilets.

Nicole crut avoir trouvé l’oiseau rare, et, faiblesse insigne, elle le lui dit.

De ce jour ils s’aimèrent, timidement, peu à peu, l’un ne voulant pas trop prendre, l’autre n’osant trop donner… Puis même dans ce mois de juillet où le monde laisse souffler un peu, on a encore tant à faire : le couturier, la modiste, les courses de départ, les amies qui viennent dire adieu… Ils avaient beau expédier celui-ci, faire attendre celui-là, remettre l’un, renvoyer l’autre, se voyaient-ils en tout trois heures par semaine ? Il ne faudrait pas le jurer. Puis ils n’osaient pas, de crainte de faire causer. Cependant ils s’aimaient — on pourrait dire « à la folie » si de telles têtes étaient capables de pousser jusqu’aux folies susceptibles de les décoiffer. C’était presque le seul sentiment réel, profond de leurs deux existences, toutes en superficie par ailleurs. Hélas ! il fallut bientôt se séparer. Pierre allait à Trouville. Nicole à Roche-Panse. Ils devaient se retrouver à l’automne, car Pierre, par des manœuvres savantes, se ferait inviter au Vautrait, chez les Puylaurens, des voisins.


Dans le feu des adieux ils avaient juré de s’écrire tous les jours. Promesse imprudente, difficile à remplir fidèlement de part et d’autre.

Aussi, tandis que Nicole, perdue dans d’immenses salles, sans distractions au fond de sa province d’où les voisins étaient partis aux bains de mer, tenait un journal minutieux de ses élans, de ses pensées, de ses sensations et l’envoyait à Pierre, Pierre, n’ayant fait que changer d’engrenage, quelque prodige qu’il réalisât, ne parvenait à rédiger que des mots hâtifs, sans intérêt, sans couleur et sans tendresses, qu’il griffonnait en rentrant le soir, très tard, éreinté, prenant sur son repos.

« Que faisait-il ? » se demandait-elle.

Certes, et elle le savait par expérience, la vie du monde ne laisse pas un instant de répit. Mais maintenant qu’elle était désœuvrée et sous le charme de M. Marcel Prévost, il lui apparaissait qu’elle devait passer avant le monde. Pierre n’aurait-il pu sacrifier une partie de tennis, voire même un dîner, pour lui donner des nouvelles ?

Heure par heure elle eût voulu connaître sa vie.