Puis les valeurs industrielles, commerciales n’existant pas ou peu, le partisan enrichi achetait une baronnie, un comté, un marquisat, se faisait enregistrer des lettres, et, dans ses terres, prenait insensiblement l’âme d’un noble. Ses enfants servaient aux armées et s’y comportaient ni plus, ni moins que nos parents. Qui donc reconnaîtrait dans le maréchal duc de Belle-Isle, admirable figure de soldat et de gentilhomme, le petit-fils de l’argentier véreux que fut Fouquet ? Aujourd’hui, quand on a de l’argent, on achète du Rio Tinto ou des Chemins de fer, ce qui n’a pas les mêmes conséquences sociales. Nous-mêmes nous perdons l’état d’esprit qui nous classait à part et au-dessus de tous. Par un phénomène inverse, ce ne sont plus les bourgeois qui deviennent nobles, mais bien les nobles qui deviennent des bourgeois.
Cependant Jacques de Raines maugréait dans son coin :
— Vieux raseur, va-t-il nous empêcher de dormir jusqu’à Roche-Panse avec ses rengaines !
De fait, tout le monde, sauf Nicole et Pierre, sentait ses paupières s’appesantir.
Bientôt l’omnibus n’emporta plus qu’une cargaison de chairs inertes, à l’exception des deux amoureux qui continuaient leurs pressions de mains infiniment nuancées.
L’omnibus roulait depuis une heure. La nuit d’automne répandait son silence sur les champs. Une brume montait de la terre, s’épaississant toujours. Les arbres n’apparaissaient plus que confusément, comme des îlots.
— Bon sort, grommela le cocher Léon, v’là l’brouillard ! Tâche d’ouvrir l’œil, petit, dit-il au valet de pied Firmin, assis à ses côtés sur le siège. Qu’on ne passe pas d’vant l’avenue du Vautrait sans la voir !
— Baste ! répondit Firmin en clignant de l’œil, è f’ra tout de même ben signe en passant.
— Et puis je m’en f…, continua le gras mentor. Et désignant avec le manche de son fouet l’intérieur de l’omnibus :
— S’y sont pas contents, y sauront ben le dire, as pas peur. Qué-qu’y font là dedans nos agneaux ? On a bien rigolé. On est bien fatigué. Madame emmène son gigolo et le patron ronfle comme un gros mufle. Vois-tu, mon fiston, faut jamais s’embêter en ce monde. Eux autres s’embêtent-ils ? Ben, nous non plus, pas vrai ? Faut couler tranquillement sa petite affaire. T’as vu l’coup l’aut’jour pour les harnais ? Si l’patron veut pas qu’on les achète, on les lui coupe. Voilà ! arrive c’qui pourra, mon bonhomme ! Et quand on les achète, c’est autant de pièces de cent sous pour bibi. T’as compris ?