— Vous demande pas d’explications ; suffit… Je vous fais appeler, c’est pour le fanal de l’autre fois… Votre procès-verbal est insuffisamment circonstancié, mon ami ! « Quart de quatre heures à huit heures : Fanal brisé par un palan en hissant la baleinière. » Croyez-vous que le contrôle se contentera de cette explication-là, tudieu !

— « Commandant, c’était le soir ; le garant a cassé, et…

— Eh bien ! Il faisait nuit : donc, besoin d’un fanal. La poulie a fouetté, etc. Il faut le dire. Rien de tout cela n’est inutile. Ah !… les ordres pour aujourd’hui ! Laisser tomber les feux. L’équipage ?… F…-le au repos, allez ! Il ne l’a pas volé. La traversée a été rude par cette chaleur. Pas de malades, pas de fièvre, pas de coups de soleil ?… Non, bonne affaire… Et Jeambon, le dysentérique ?… Sac à papier ! encore une note à écrire ! Imaginez-vous que ces animaux-là refusent d’approuver notre marché pour le lait concentré, sous prétexte que les signatures ne sont pas légalisées… légalisées, et par qui, Bon Dieu ? Y a-t-il un consul français à Sonakim, oui ou non, je vous le demande ? Non, mais ces brutes-là ne s’en doutent pas ! Ah ! boutique ! tenez quand je suis entré dans la marine, je m’imaginais pas qu’un jour je laisserais la peau de mes doigts à un porte-plume ! Gueux de métier, va !

Et Lefort envoya à la table un coup de poing aussi formidable que si tous les bureaux de la rue Royale s’y étaient donnés rendez-vous.

C’était un très brave homme que ce Désiré Lefort en dépit de ses apparences brutales, bon comme le pain, adorant son métier, son bateau, ses officiers, ses hommes.

Seulement sa nature puissante s’échappait par moments en impulsions terribles, en bourrades dont il n’était pas maître.

Malheur à qui se trouvait sous sa main dans ces moments-là !

Dans sa jeunesse, comme aspirant à bord de la Favorite, une nuit de gros temps, il avait ainsi agi violemment sur la mâchoire d’un gabier qui refusait d’aller à l’« empointure », à bout de vergue. Il s’y était ensuite rendu, lui, à la place du gabier, ce qui ne lui en avait pas moins valu un mois d’arrêts de la part du commandant, et de la part de l’équipage le surnom de « Cogne-Dur ». Ce surnom l’avait marqué pour le reste de ses jours.

Ses manières frustes, son caractère peu souple, son langage, sa figure mal rasée de curé de guérilla, l’avaient éloigné des états-majors. Et, sans protecteurs, quoique excellent marin, fort instruit par ailleurs, il avait avancé lentement.

Il avait presque toujours « bourlingué » au loin, dans des campagnes dont les autres ne voulaient pas, épris surtout « des métiers de brute », comme il disait : Fusilier ou canonnier, par opposition aux métiers qui, soi-disant, exigent plus d’efforts, plus de science : torpilleur, électricien, et qui, assure-t-on, sont ceux de la marine à venir. Cependant il avait été un officier des montres renommé. Ses gros doigts se faisaient délicats et légers pour toucher ces choses précieuses et sensibles que sont les chronomètres, les instruments, les vis infinitésimales ; ils traçaient des lignes ténues, des inscriptions fines sur les registres et les cartes. Ce talent d’hydrographe avait fini par le signaler au Ministère dans une récente campagne où il s’était d’ailleurs fort abîmé les yeux à ce métier. Cela lui avait valu son commandement de lieutenant de vaisseau, cette Hache où il surmenait un peu son monde. Grand travailleur, corps de fer, il s’imaginait que tous pouvaient et voulaient travailler autant que lui.