Tous, à l’entendre, comme lui-même, auraient dû tout connaître : les fusiliers la machine et les chauffeurs, la timonerie. Il pensait que certaines circonstances obligent un homme d’une spécialité à en remplir une autre. Seulement, autour de lui, ayant moins d’expérience ou moins de zèle, on ne pensait pas de même.
Excédés par ses minuties, ses tatillonnages, ses hommes murmuraient souvent, ses officiers quelquefois. Ses saccades violentes de caractère et de langage ajoutaient à ses exigences de service.
Cependant il était bon, très bon même. Ainsi, après sa sortie, s’étant soulagé, il dit à M. de Raimondis :
— Au fait, et vous ? Voulez-vous aller à la chasse ?
M. de Raimondis, né à la campagne, élevé au milieu des bois, ne concevait pas de plus grand plaisir que la chasse. En longeant les côtes, il s’exaltait et soupirait à la pensée de tout le gibier qui pouvait se tapir dans la brousse, errer par les plaines, voleter sur les eaux. Justement les Instructions nautiques parlaient d’ânes sauvages en Arabie. A la vérité, elles ne les signalaient qu’à Masirah, île située à plus de 300 lieues à l’est. Mais l’âne sauvage jouit, comme chacun sait, d’un caractère nomade. Rien d’impossible qu’il y en eût autour de Makallach ! Raimondis en rêvait ! Il avait communiqué ses projets à l’autre enseigne, M. Latullère, quoiqu’ils ne pussent guère descendre à terre ensemble. M. Latullère, jeune homme élégant, n’était pas animé par l’ardente passion de M. de Raimondis. Il chassait pour pouvoir conter ses exploits cynégétiques au retour et aussi parce que c’est bien porté. Néanmoins docile, bien élevé, toujours dispos et plein d’entrain, il constituait un compagnon agréable pour Raimondis qui, à bord, portait le titre de « capitaine des chasses ».
A la proposition du commandant, Raimondis rougit.
Demander que les deux officiers quittassent le bord ensemble lui paraissait d’une audace inouïe. Il répondit, balbutiant :
— Mais, commandant, aujourd’hui je suis de garde, et M. Latullère semblait désirer aller à la chasse… Il y a dans les alentours, disent les Instructions, des ânes sauvages… je ne puis le priver…
Lefort haussa les épaules, puis éclatant d’un rire énorme :
— Latullère veut poursuivre des ânes sauvages… ah ! ah ! ah !… Il peut courir après avec ses belles guêtres… il n’a qu’à se fouiller. Comme ça, vous croyez aussi vous qu’il y a des ânes sauvages dans ce pays de tordus… ben, moi, j’ai pas confiance.