Possible après tout ! enfin vous êtes jeune, il faut que jeunesse s’amuse. Allez galoper après vos ânes sauvages, mes enfants, seulement vous savez, moi je vous f… dedans si vous ne m’en rapportez pas un saucisson…
— C’est que, commandant, je suis de garde.
— Eh bien ! je la ferai votre garde, et mieux que vous encore !
— Merci, commandant… Faut-il envoyer les cuisiniers à terre ?
— Non. D’ailleurs à quoi bon puisque vous nous rapportez de la bidoche. Et puis ces bougres-là se feraient ramasser par les Arbis, vous comprenez. — Une lueur grivoise brilla dans ses bons gros yeux d’ogre qui clignèrent. — Je ne veux pas de traînards, moi. Nous partons demain matin à la première heure après une bonne nuit au mouillage et avoir exécuté les ordres prescrits. On poussera les feux au branle-bas. Tiens, voilà Latullère qui vous rapporte des nouvelles. Il n’a pas été long, lui. Eh bien ! jeune héros, quels auspices en ces lieux ?
M. Latullère rendit compte de sa mission. C’était un tout jeune homme. Il venait d’être promu enseigne et accomplissait sa première campagne. Il parlait avec volubilité et complaisance, d’une façon un peu cérémonieuse. Il était tout d’abord allé porter les compliments du commandant au sultan, au « Naghib », ainsi que disaient les naturels. Celui-ci habitait un palais immense et délabré, et l’avait reçu entouré d’une garde armée de sabres magnifiques. Il lui avait offert du café et ils avaient communiqué par l’intermédiaire du majordome, ancien chauffeur à bord des paquebots.
Le « Naghib » disait n’être ni Anglais, ni Turc. Il insistait sur le fait qu’il était aussi sultan que le sultan de Constantinople. A plusieurs reprises il avait demandé si le Commandant ne lui ferait pas de visite et témoigné son étonnement qu’il ne fût pas déjà venu au lieu de lui envoyer un officier.
Cependant Latullère avait su, — il l’affirma du moins — capter sa faveur. Le sultan avait ordonné de mettre à sa disposition et à celle de ses deux baleiniers des montures superbement caparaçonnées. Ils avaient traversé la ville en cet équipage et avaient pu ainsi remplir promptement leur mission. La ville semblait présenter quelques ressources. Tous les soirs on fermait les portes. Les nombreux nomades campés autour n’avaient pas le droit d’y pénétrer. Les citernes étaient cadenassés ; les clefs chez le sultan. On ne les ouvrait qu’à des heures fixées et le sultan prélevait sur l’eau un impôt. Celle-ci était chère et les habitants paraissaient peu disposés à en vendre, n’en ayant déjà, disaient-ils, pas trop pour eux. Il y avait bien le Bokharen, mais la sécheresse l’avait réduit à un simple filet d’eau. Des rochers en rendaient l’abord difficile. La population semblait calme en général ; elle comptait, il est vrai, de nombreux marchands hindous. Chez certains Arabes, toutefois, M. Latullère avait cru remarquer quelque agitation, comme une apparence de mécontentement : peut-être s’étonnaient-ils que le commandant ne fût pas allé saluer le « naghib ». C’était aussi l’avis du majordome ancien chauffeur qui avait suivi M. Latullère en barque et, tournant autour du bord, ne cessait de crier : « Li vouloir visite… Li sultan comme Constantinople. » Aucun marchand ne venait offrir de denrées, comme d’habitude quand on arrivait dans un port. Il y avait certainement eu une consigne donnée de ne pas communiquer avec la Hache d’ici que le commandant se fût décidé à…
— Moi ! aller faire des salams à ce nègre-là ! Mais, Latullère, vous voulez vous payer ma fiole, hein ?
Protocolaire, l’enseigne se récria :