Baissant la tête, ils s’esquivèrent. Mais il les entendit se dire en montant l’escalier : « On veut nous empoisonner. »
Cela lui donna un coup au cœur. Ses hommes ! mais il les aimait comme des enfants. Il leur avait acheté ce chevreau de sa poche, parce que l’ordinaire n’était pas assez riche. Pour l’avoir, il avait passé une heure à discuter sur le sable, en plein midi, avec un vieux Danakil conducteur de troupeaux qui ne voulait rien entendre. Et ses hommes étaient assez bêtes pour dire… pour penser… « Il voulait les empoisonner. » Ah ! malheur ! C’est pour cela, parbleu, que cet animal de Rigolot avait filé à la chasse.
Il pressentait l’orage.
Tout à coup, Désiré Lefort crut… il rêvait… cette chaleur lui portait au cerveau… Non, il ne rêvait pas… C’était bien un chant qui s’élevait sur le pont, d’abord entonné par quelques voix, puis par beaucoup. Ils le hurlaient maintenant.
… Un chant lugubre et profond, souvent entendu dans les ports aux manifestations d’ouvriers.
Les hommes de la Hache chantaient l’Internationale.
Il se leva, puis ses jambes lui manquèrent ; il tomba comme une masse : ses hommes chantaient l’Internationale parce que leur viande était mauvaise !
… Ah ! les cochons ! D’un bond, il se redressa et fut sur le pont : l’arrière était vide. L’équipage, groupé près des plats, à l’avant, était debout. Lefort entendit des voix.
— C’est notre droit de trouver que la viande est pourrie !
Puis un mauvais petit « moko », Sainti, le patron du youyou qui ricanait en le montrant : « Regarde… L’est rouge… on dirait le soleil, qué ! »