Ah ! la marine ! Lefort lui avait tout donné. Il y avait consacré sa vie entière, sa force, son intelligence, sa santé, sa jeunesse. Il s’y était réfugié, cramponné comme le naufragé étreint la planche qui le soutient sur les flots.

Fils d’un petit propriétaire terrien, orphelin de bonne heure, il ne lui restait plus qu’une sœur, sa cadette. Il allait là autrefois, entre ses campagnes, rapportant toutes sortes de bibelots des contrées lointaines. Ses neveux jouaient sur ses épaules, et, l’adorant, l’appelaient « Tonton Taureau ».

Puis un jour on avait grondé son filleul. Lefort s’était fâché tout rouge, et, au bout d’une discussion violente, avait administré une magistrale paire de gifles à son beau-frère.

Alors, claquant les portes, il était parti pour ne plus revenir.

Il s’était lancé à corps perdu dans le service, ne voulant plus penser à rien en dehors. Sa famille, à présent, c’était ses hommes… Et voilà qu’eux aussi !…

Ça, il ne l’aurait jamais cru, jamais : même quand il en entendait d’autres dire que les marins changeaient et ne valaient pas ceux d’autrefois, il secouait la tête… Ses hommes, il avait foi en eux… maintenant…

Une âcreté violente lui meurtrissait la gorge ; il souffrait d’une espèce d’impuissance à pleurer comme dans les chagrins trop forts que les larmes ne peuvent traduire.

Il avait déjà senti ça à la mort de ses parents, mais moins dur.

Ce chant de « sans-patries » à propos d’un morceau de viande, tant d’aberration, de bêtise, d’ingratitude, dépassaient tout !

Ses hommes le lâchaient, ses yeux baissaient. Dans quelque temps, comment naviguer ? Il leva le regard vers la cloison où pendait son revolver.