Elle était satisfaite ; la circonstance matérielle de l’indisposition de leur ami l’inquiétait peu ; la vraie maladie ou la mort étaient encore pour elle des contingences obscures, tandis que l’idée que d’Estanger eût été volontairement tenu éloigné l’avait exaspérée. Maintenant elle était tranquille ; elle ne mettait en doute ni la sincérité de sa mère ni la lettre de réponse.

L’annonce de la présence inattendue, mais toujours bien accueillie, des demoiselles Fernine qui attendaient au salon vint faire diversion. Madame Varèze donna avec empressement l’ordre qu’on les introduisît dans sa chambre.

Les deux sœurs, habillées de jupes de drap clair défraîchies et de boléros d’astrakan usés mais abondamment jabotés de dentelles jaunies, entrèrent de leur pas glissant, l’une suivant l’autre. Elles se jetèrent avec impétuosité au cou de leurs amies, s’excusant et expliquant leur présence : elles venaient demander à Odette de les accompagner cet après-midi même à un très beau concert pour lequel on leur avait donné des billets.

— Cela nous ferait tant de plaisir ! répéta mademoiselle Fœdora, de l’air de quelqu’un qui implore la vie.

Odette avait accepté immédiatement et alla sans perdre un instant mettre son chapeau. Madame Varèze, bien entendu, avait approuvé, et remerciait très affectueusement les deux sœurs.

— Vous êtes bonnes de toujours penser à mon Odette.

— Nous l’aimons tant !

Et elles se répandirent en flatteries caressantes, louant, admirant tour à tour la mère, la fille, et tout ce qui frappait leurs yeux.

Odette fut bientôt revenue ; elle embrassa sa mère tendrement, mais avec une sorte de hâte. Mademoiselle Fernine l’aînée prodigua à madame Varèze les assurances de veiller sur Odette et de la préserver contre tout danger. A l’entendre, on aurait pu croire qu’au lieu de se diriger vers la salle Érard elles se proposaient de tenter une ascension périlleuse.

Quand le trio fut parti, madame Varèze rentra lentement dans sa chambre et d’abord y fit quelques pas, allant machinalement d’un meuble à l’autre, puis elle se laissa tomber sur un fauteuil. Morne, les yeux ternis, elle semblait terrassée par un accablement profond, saisie par un sentiment horrible de néant et de désespérance. Elle avait été frappée, comme d’une révélation nouvelle, du facile acquiescement d’Odette à la quitter. Cette solitude de quelques heures lui sembla tout à coup l’emblème de ce qui l’attendait. Qu’était la vie ? Pourquoi vivait-elle, pourquoi aimait-elle ? Odette, son idole, le centre de ses pensées, lui échapperait. Odette aurait sa vie indépendante, et elle, la mère, ne serait plus qu’un accessoire.