Elle tremblait à l’idée de la mission qu’elle avait acceptée ; épouvantée, elle se demandait si elle avait le droit d’aller à Marguerite. Elle se rassura en se disant que Marguerite, en somme, resterait absolument maîtresse d’agir selon sa libre volonté ; elle n’allait pas vers elle pour l’influencer, ni pour la supplier, mais seulement pour lui répéter un message… Et après tout, Albert avait été son mari, son vrai mari. Même pour madame Varèze, Lesquen ne paraissait qu’un remplaçant, quelqu’un à qui les circonstances avaient permis d’usurper des droits qui réellement appartenaient à un autre. Madame Varèze se souvenait des anciens jours d’intimité avec le ménage d’Estanger ; elle revoyait à Paramé d’Estanger assis sur le pied du lit où Marguerite était restée couchée tout un jour avec la migraine ; elle se rappela tant de détails intimes de leur vie commune. Oui… il avait le droit de l’appeler ! N’était-elle pas comme une partie de lui-même ?
La voiture marchait, on traversait le Parc Monceau ; il était cinq heures et demie. Sans doute, elle ne trouverait pas Marguerite, mais elle tenterait. Il lui semblait que si elle remettait, il lui serait impossible de revenir.
Vers le milieu de la rue, le cocher se retourna et frappa au carreau pour lui demander le numéro ; elle mit la tête à la portière et le lui donna. Deux minutes après la voiture s’arrêta.
— Je crois que madame Lesquen y est, répondit la concierge.
Elle monta lentement, ne voulut pas prendre l’ascenseur afin de se donner plus de temps, se reposa longuement à chaque palier, et enfin sonna.
Elle demanda madame Lesquen et entra résolument dans l’antichambre.
Le domestique était hésitant, « il n’était pas sûr que madame Lesquen fût là ; il irait voir. »
— Portez ma carte, je vous prie, dit madame Varèze.
Le valet de chambre s’éloigna.
Restée seule, madame Varèze regarda avec malaise autour d’elle : il y avait là, bien apparents, deux chapeaux et un paletot de Lesquen ; sur la table des lettres à son adresse, et sous cette table était rangée une petite charrette d’enfant… Quel droit Albert avait-il sur celle qui était la femme d’un autre, la mère d’un enfant qui ne lui était rien ?