— Pas jusqu’ici.
— Tant mieux. Déménagez, faites entrer le soleil, la lumière, ils vous guériront mieux que moi.
Ayant ainsi acquitté son devoir professionnel, le docteur Delpeyron causa encore quelques minutes avec beaucoup de cordialité ; il était de l’avis de Socrate, et pensait que, même après avoir bu la ciguë, la vie était encore intéressante.
Docile aux instructions qui lui avaient été données, dès le surlendemain d’Estanger se transporta dans la chambre qu’avait si longtemps habitée sa mère et il s’étendit dans le lit où il était né, où sa mère était morte. Ce lit, avec la tête au mur, avait à gauche les fenêtres donnant sur le jardin ; entre les deux fenêtres était un petit bureau. La cheminée faisait face au lit, et, de chaque côté, était une bergère profonde. A droite du lit, à la hauteur du chevet, était la porte de communication avec le cabinet de toilette ; puis venait, s’adossant au large panneau, une grande commode de marqueterie que surmontait un coffret de mariage ancien, en bois précieux, lamé de cuivre. Rien n’avait été enlevé ni changé de place depuis la mort de madame d’Estanger, et ce fut pour Albert la plus curieuse des sensations que de se trouver là, entouré de tous les souvenirs de sa vie passée, aussi loin qu’il pouvait remonter.
La chambre de madame d’Estanger était toute remplie des reliques des êtres aimés, et le fils unique et cher y revivait à tous les âges. Le premier soir, lorsque à la lueur de la lampe les yeux d’Albert s’arrêtèrent sur un portrait de lui-même à sept ou huit ans, il eut un attendrissement profond à la vue du petit gamin vêtu d’une blouse bleu de roi et d’un pantalon blanc, assis au pied d’un arbre et souriant à son cerceau. Il éprouva une émotion religieuse en songeant à tous les regards d’amour que sa mère avait jetés sur ce portrait, et à toute la tendresse dont l’être qu’il était alors et qu’il était devenu avait été entouré. Il comprit, dans son isolement, quelles avaient été les contemplations silencieuses de la mère devenue solitaire, vieillissant au milieu d’images muettes ; il se sentit très près de sa mère, comme enveloppé par son affection, comme si quelque chose d’elle-même était demeuré dans cette pièce d’où son âme avait pris son essor. Il pensa avec une amère tristesse aux séparations de la vie, aux folies de la sienne, à la rupture avec la créature qui, étant sa femme, aurait en même temps, par sa vigilante tendresse, continué sa mère. Là était Yvonne ; là aussi, tout proche du chevet, Marguerite fiancée, et lui à son côté. Madame d’Estanger n’avait point enlevé ce portrait ; elle en avait eu souvent l’intention, puis, par une crainte superstitieuse d’écarter un portrait de son fils, elle l’avait laissé. Les âmes contristées par le présent ont un besoin impérieux d’évoquer le passé, et le passé de son fils était toute la consolation de la mère lorsqu’elle rêvait, inquiète, à l’homme sans foyer, usant sa jeunesse dans les aventures, se préparant une vieillesse délaissée ; les yeux pâlis avaient maintes fois pénétré le voile de l’avenir, et vu Albert, comme il était effectivement, malade et seul, réduit à des soins mercenaires. Il eut l’intuition que sa mère avait prévu son abandon et l’avait plaint par anticipation. On lui disait que son cœur était faible, et jamais il ne l’avait senti aussi vivant, aussi ardent, aussi dilaté par les souvenirs heureux : dans la demi-somnolence de sa faiblesse, il entendait à son oreille des mots d’amour : tantôt c’était sa mère, tantôt Marguerite, puis des femmes aimées autrefois, puis Yvonne, et, avec une angoisse affreuse, il ouvrait soudain les yeux pour se retrouver solitaire.
Son valet de chambre, effrayé de sa mélancolie croissante, lui avait suggéré de faire prévenir un de ses oncles qui était venu précisément le demander depuis qu’il était alité.
— Je vous le défends, avait commandé d’Estanger.
Le docteur Delpeyron avait également conseillé quelque distraction, quelque conversation tranquille :
— J’aime mieux être seul ; je lis, je regarde le jardin, les arbres, les nuages, je ne m’ennuie pas.
Cependant sa convalescence tardait, et il n’entendait pas la parole rassurante qu’il attendait tous les jours sans se l’avouer.