— J’y songeais, dit tranquillement le brave garçon ; je devinais à son visage qu’elle pensait à sa fille.
Et avec douceur et compétence il donna à sa femme les soins nécessaires, l’encourageant à ne pas étouffer ses larmes et à soulager son cœur.
Le docteur Lesquen était coutumier de rassurer ainsi ses malades. Tout, dans son visage, dans l’expression de ses yeux, dans le son de sa voix, inspirait et attirait la confiance. Sa femme, malgré l’accoutumance, subissait elle-même cette influence apaisante, et l’empire qu’il avait acquis sur elle il l’avait obtenu en se faisant le guérisseur bienfaisant de ses douleurs passées. Peu à peu, l’agitation de Marguerite se calmait ; elle poussa deux ou trois soupirs.
— Va dîner, dit-elle suppliante à son mari ; je t’en prie, et maman aussi.
Madame Mustel protestait : elle ne pourrait plus avaler une bouchée.
— Oui, allons dîner, acquiesça Roger ; elle appellera si elle a besoin de quelque chose… N’est-ce pas, Gotte ?
— Je te le promets.
Elle eut un apaisement à se sentir seule ; à travers l’antichambre, par les portes ouvertes, le bruit de leurs voix arrivait jusqu’à elle. Ses facultés, encore engourdies par la violence de la crise nerveuse qu’elle venait de traverser, étaient tendues à percevoir ce qu’ils disaient. Il lui semblait que leurs paroles allaient lui apporter une révélation libératrice : laquelle ? Elle l’ignorait, mais quelque chose devait arriver, la vie ne pouvait plus continuer comme avant. Les yeux fermés, dans une prostration complète de l’âme, elle évoquait devant elle la figure des deux hommes, ses deux maris… Albert, avec son visage fin et fatigué, cette moustache brune qui lui plaisait tant jadis, maintenant grisonnante, et sur son front haut et blanc une calvitie précoce… Elle revit l’allure nonchalante et impérieuse à la fois ; elle entendit la voix caressante.
Puis l’autre, Roger, se dessina nettement dans l’ombre. Comme il était différent ! Bien plus grand, bien plus robuste, avec un large visage encadré d’une épaisse barbe d’un beau châtain, des cheveux courts, et dans les yeux une assurance paisible qui lui venait de sa conviction scientifique, mais qui disparaissait aux moments d’émotion, laissant transpercer la timidité qui était le fond de sa nature. Marguerite, jadis, l’appelait « le Pataud » et il ne se fâchait pas de ce nom. Le souvenir des luttes de son âme dans le passé revenait à elle avec intensité. Elle avait toujours eu de l’affection pour le cousin Roger, mais tout l’amour, toutes les aspirations avaient été pour l’homme frivole et charmant qu’elle avait épousé.
En réclamant le divorce, Marguerite avait obéi à une humeur vive et entière qui l’entraînait toujours aux résolutions extrêmes, mais elle aurait été satisfaite de s’en tenir là ; l’idée d’un nouveau mariage lui avait d’abord été odieuse. Madame Mustel, au contraire, avait été désespérée de voir s’écouler solitaire la jeunesse de sa fille ; et, à s’entendre répéter à satiété les mêmes arguments par la personne qu’elle aimait le plus, l’esprit de Marguerite s’accoutumait lentement à la perspective d’une vie refaite. Enfin à trouver Roger si fidèle, si patient, si dévoué, elle avait fléchi : lui, le mari, l’aimé, était perdu à jamais, non seulement perdu pour elle, mais donné à une autre !