Madame Mustel avait d’ailleurs toujours éprouvé une grande défiance de son premier gendre, un homme inoccupé ! Aussi elle ne s’était pas privée, sous prétexte d’avertissement, de faire en toute occasion observer à Marguerite à quel point Albert était disposé au flirt. Comme Marguerite était amoureuse, ces sortes de propos lui causaient peu d’émoi : un seul mot de son mari en effaçait jusqu’au souvenir. Lorsque, outrée de colère et de douleur, Marguerite était accourue chez sa mère, celle-ci, loin de la calmer, l’avait encouragée dans son indignation, et quand, s’exaltant de plus en plus, la jeune femme eut annoncé sa résolution absolue de ne jamais revoir son mari, madame Mustel avait admiré une pareille force d’âme. Marguerite cependant avait cruellement souffert de sa propre intransigeance ; plusieurs fois elle avait failli succomber à la tentation de lire les lettres d’Albert, et, ayant un jour entendu la voix de son mari à la porte, son cœur avait frémi de désir ; mais, en ces instants de faiblesse, elle faisait appel à ce qu’elle croyait sa dignité de femme : l’outrage avait passé ses forces, rien ne pourrait effacer l’horrible vision. Aussi quand plus tard les époux furent d’office mis en présence, Marguerite ne leva pas une fois les yeux sur son mari et se refusa à toute conciliation. Madame Mustel crut habile et salutaire au repos de sa fille de faire de son mieux pour gâter le souvenir des jours heureux. « Sans doute Albert avait toujours été infidèle ; en cherchant, on trouverait. » A dire vrai, Marguerite ne l’avait pas cru, mais l’idée seule d’un mal devient un mal, et elle mit son honneur, son orgueil, son courage, son devoir à oublier… et pour échapper à des regrets qui, si elle s’y appesantissait, lui paraissaient intolérables, elle courut à la rencontre d’une autre destinée.

— Tu peux être sûre, répétait quotidiennement madame Mustel à sa fille, qu’il ne se gênera pas pour se remarier… si ce n’est pas déjà fait, et tu passeras ta jeunesse à pleurer un monsieur qui t’a trompée indignement… sous ton propre toit !

— Je sais, je sais, interrompait alors passionnément Marguerite, toujours blessée au vif par cette allusion.

Enfin, un jour, avec son impétuosité habituelle, elle s’était subitement décidée : depuis trois ans, le bon cousin, l’ami et le camarade d’enfance était devenu l’époux exemplaire.

A côté de Roger elle se sentait gardée, protégée, défendue ; il avait pour elle des attentions qui ne fléchissaient jamais ; il ne pensait qu’à la dédommager du passé mauvais dont il aurait voulu effacer toute trace, non pas par jalousie, car il était convaincu que Marguerite ne gardait de son premier mariage qu’un souvenir douloureux, mais pour qu’elle ne souffrît pas. Son cœur, quand il s’agissait de sa femme, le guidait toujours juste, et ce soir-là, en lui épargnant les questions, il lui rendit le service qu’elle désirait le plus.

— Je suis inquiète, disait madame Mustel, je vais aller la voir.

— Ne bougez pas, je vous en conjure.

— Mais elle est seule !

— C’est ce qu’il lui faut.

— Il est désolant qu’elle soit si nerveuse.