Elle sentait ses bras et son être fléchir, et elle répondit :
— Tu me le promets ? Je ne veux pas qu’il pleure.
— Il ne pleurera pas.
L’enfant changea de bras, fit entendre une petite plainte, puis s’apaisa, se sentant toujours enveloppé et gardé… Marguerite, la tête étourdie, fit quelques pas, suivie des yeux par son mari. Terrassée de fatigue, à bout de résistance, elle se coucha, et presque aussitôt s’endormit.
Elle dormit d’un sommeil plein de rêves, luttant contre un obstacle qui l’empêchait d’arriver à Albert ; elle portait son fils dans ses bras, et à chaque pas il devenait plus lourd, si lourd qu’à la fin elle était forcée de s’asseoir à terre, et dans une agonie douloureuse elle sentait qu’elle ne pouvait plus se lever, l’enfant l’écrasait. Cependant elle faisait un dernier effort pour se mettre sur ses pieds, et en cet effort était précipitée dans un abîme ; elle tomba, et avec un sanglot se réveilla… Pendant quelques moments elle ne parvint pas à reprendre sa respiration, tant était forte l’angoisse qui l’avait oppressée.
Le jour déjà filtrait doucement, et à son côté son mari dormait paisiblement. Au mouvement qu’elle fit pour se verser à boire, car il lui semblait qu’elle allait étouffer, il bougea, puis le sommeil profond le ressaisit.
Elle se souleva sur ses oreillers ; tout ce qui s’était passé dans la journée lui revenait avec la conscience ; une effroyable impatience de revoir Albert remplissait son cœur. Elle avait comme une tentation de réveiller son mari et de lui dire qu’elle voulait se lever, sortir ; il lui semblait de bonne foi qu’il ne lui était rien. Il lui aurait été si facile, à elle, de se résigner à le quitter, et à ne le voir jamais ! Elle le subissait, elle subissait son amour, mais elle n’en avait nul besoin ; il lui était odieux, insupportable de n’avoir pas même la liberté de son sommeil, de ne pouvoir veiller ou pleurer si elle le voulait… Elle ne savait pas ce qu’elle déciderait, mais un changement dans sa vie devait se produire…, et puis elle goûtait à nouveau le bonheur délicieux de l’avoir revu, lui ; il irait mieux bientôt, la présence de sa femme le guérirait… Une interrogation affolante se présentait alors devant elle ; elle la chassait, il ne fallait songer qu’au lendemain… Maxime avait besoin d’elle… Elle verrait, et surtout il ne fallait pas susciter de soupçons. Elle entendit sonner six heures, et craignant que son mari ne s’éveillât et ne lui parlât, elle ferma les yeux et au bout de quelques minutes s’assoupit. Elle n’avait pas bougé quand Lesquen sortit pour ses courses matinales.
XXXII
Mais le docteur était parti soucieux ; il cherchait en vain dans son esprit la raison du caprice qui avait empêché Marguerite de l’accompagner la veille à Versailles. L’espèce d’exaltation de son regard alors qu’elle tenait son enfant sur les bras ne lui avait pas échappé. Qu’avait-elle ? Couvait-elle une maladie ? Il avait épié son sommeil troublé, surpris la tristesse tourmentée de son visage même dans le repos… Et il l’aimait tant ! l’idée qu’il lui était impossible de la rendre heureuse le torturait, lui qui aurait donné mille vies pour y parvenir. Sa raison lui disait que le parti le plus sage était de ne paraître s’apercevoir de rien, que Marguerite luttait contre des fantômes, et qu’il ne fallait pas en les reconnaissant leur donner une réalité.
Contre son habitude, vers dix heures et demie il rentra chez lui. Le besoin impérieux de revoir Marguerite, de lui parler, dominait tout. Aussi longtemps qu’il demeurerait préoccupé à ce point, il ne serait bon à rien. Il prétexterait avoir oublié un instrument qui lui était indispensable, car il comprenait bien qu’en donnant le véritable motif de sa présence il irriterait seulement Marguerite.