La voiture roula sur les boulevards extérieurs. Marguerite regardait attentivement autour d’elle comme reprise par la vie : la vie était forte en elle. Elle pensa qu’elle essayerait de toute sa volonté d’être heureuse avec son mari et son enfant.

V

Arrivés à Saint-Augustin, elle descendit laissant son mari aller à ses malades.

— Merci, Roger, dit-elle en prenant congé.

« A ce soir, femme » fut la réponse. Il aimait à lui donner ce nom qui revêtait dans sa bouche une signification infiniment tendre. Elle sourit et demeura rêveuse un moment, puis, lentement, se mit à remonter le boulevard Malesherbes.

La journée était belle comme celle de la veille, avec un peu plus de mélancolie dans cette rapide transformation de l’automne. Cinq heures sonnèrent à l’église ; la voix de l’horloge la fit tressaillir et lui rendit le sentiment du temps : l’allégement qu’elle avait éprouvé, la délivrance du passé, l’acquiescement aux choses présentes disparurent soudain. La pensée de son fils, qui depuis quelques moments occupait uniquement son esprit, la hâte qu’elle éprouvait de le revoir, de l’embrasser s’atténua, tandis que, brûlant, le souvenir des minutes passées dans l’allée déserte lui revint. Elle s’arrêta. Pourquoi n’irait-elle pas une fois encore ? Aucune loi ne pouvait se trouver enfreinte parce qu’elle parlerait d’Yvonne, une minute, avec le père d’Yvonne. La tentation dominatrice, pressante, obsédante montait dans son cœur… Aller à Albert lui semblait si légitime : elle revivait d’autres journées d’automne ; elle entendait la voix d’Albert, elle se rappelait les retours chez elle, par de délicieux crépuscules, dans cet appartement si aimé de la rue Rembrandt… Une sensation exquise l’envahissait en y pensant. Trois fois, dans l’obscur débat qui s’agitait en elle, elle dépassa la grille du Parc, résolue à aller droit son chemin, trois fois elle revint sur ses pas. Portée enfin, par une volonté supérieure, elle franchit le seuil du jardin, traversa rapidement les allées délaissées, et de loin, entre les arbres, l’aperçut.

Il était assis et lui tournait le dos, les regards dirigés du côté où ils étaient entrés ensemble le jour précédent. Elle s’arrêta et contempla la silhouette qu’elle connaissait si bien : l’attitude avait conservé sa libre élégance, son indifférence fière. Albert avait jeté un bras sur une chaise proche, d’un geste qu’elle reconnut ; pourtant le fléchissement des épaules, le mouvement de la main gauche qui soutenait la tête, trahissaient le découragement. Il était solitaire là comme dans la vie… Ni femme, ni enfant, ni mère… D’elle à lui se dégagea quelque communication subtile, car il se leva brusquement, fit volte-face et la vit… L’éclaircissement de son visage fut si éclatant, la pâleur de l’émotion subite fut si manifeste, qu’elle trembla… Puis elle s’avança, essayant de se composer une contenance. Face à face ils ne se dirent pas un mot, mais d’un irrésistible élan il lui saisit la tête et la baisa au front. Elle se dégagea, se redressa, et recula de quelques pas :

— Pardonne-moi, Marguerite, je suis si malheureux.

— Je le vois, dit-elle doucement.

Il lui prit la main, la serrant à la meurtrir.