— Vois-tu, Marguerite, entre un mari et une femme il faut une confiance entière ; il faut parler de tout ce qu’on a dans le fond du cœur, même si cela fait un peu mal.

Elle le regarda, si agitée et inquiète qu’il eut le pressentiment qu’elle connaissait la présence d’Albert à Paris. Résolument il continua :

— Il y a un passé qui t’a fait souffrir, ma pauvre femme, et que j’essaye d’oublier : mais dans la vie, malheureusement, il n’est pas si facile d’oublier. Je sais une chose qui pourrait te donner de l’émotion ou du chagrin si tu l’apprenais tout à coup, et je veux t’en prévenir moi-même : Albert d’Estanger est revenu à Paris, je l’ai vu.

Elle blêmit, eut une contraction de la mâchoire, comme épouvantée. Roger s’était rapproché, et tenait entre les deux siennes les mains récalcitrantes de sa femme :

— Marguerite, est-ce que je t’inspire de la crainte ? Est-ce que je peux t’en vouloir d’un trouble si naturel ?… Mais nous ne pouvons plus retourner en arrière… c’est impossible. Regarde-moi, ma chérie : si tu étais au bord d’un précipice, je pourrais, pour t’empêcher d’y tomber, être forcé de te faire un peu de mal, de meurtrir ta chair que j’adore, et cependant tu me le pardonnerais, n’est-ce pas ? Tu comprendrais que c’est mon amour même qui me donnerait cette force ?

Elle baissait la tête, et il voyait les larmes sourdre sous les paupières.

— Je suis médecin, ma Gotte, et c’est mon métier de faire souffrir pour guérir ; mais il me faut la confiance de mon malade, toute sa confiance. Parle-moi ; ce n’est pas à ton mari que tu parles, c’est à Roger, c’est à ton « Pataud » pour qui tu as toujours raison.

Elle ne put se défendre de sourire faiblement, émue de cette bonté ; elle murmura :

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

Puis de bonnes larmes jaillirent de ses yeux, la soulageant. Il lui avait libéré une main, tenant l’autre dans une étreinte de fer.