Et il promit.
Il y a des instants où l’insaisissable passé semble parfois un rêve ; tout ce qui le rappelait s’est effacé, a disparu totalement : sur le sol nivelé il ne reste rien de la maison ; les bouleversements qui ont suivi empêchent même de retrouver la place où elle était, et l’esprit arrive à se demander si les choses dont la mémoire le torture ont existé.
D’Estanger, depuis le départ inattendu de Marguerite, avait connu cet état d’esprit. Il luttait parfois contre une horrible sensation d’irréalité : Marguerite, sa fille, les années d’autrefois, tout paraissait englouti, dévoré par une fatalité implacable.
La vue de madame Varèze et d’Odette, rendit au passé toute sa force : elles étaient, elles-mêmes, une partie de ce passé. Les années s’étaient écoulées, laissant madame Varèze à la même place, à peine touchée par leur passage, vivant de la même existence, se mouvant dans les mêmes pièces où Marguerite et lui s’étaient trouvés si souvent. Combien il eût été naturel de s’y trouver encore !
Il devait, il voulait ressusciter le passé, au moins en partie. La pensée qu’une fois déjà il avait brisé la vie de cette créature fidèle qui l’avait tant aimé, et que ce qu’il souhaitait avec tant de passion devait la bouleverser encore, ne l’arrêtait pas. Tout lui semblait secondaire ; il lui fallait reprendre sa femme ; il la reprendrait.
Il était plein de ces pensées en rentrant chez lui, le soir de ce jour, et ce fut d’un pas plus vif que de coutume qu’il traversa l’antichambre et ouvrit la porte de son cabinet de travail.
Une lampe l’y attendait, et à sa clarté il aperçut sur la table une longue boîte de bois léger. Avec un pressentiment joyeux il s’avança. L’écriture de l’adresse lui était inconnue ; il souleva rapidement le couvercle : sur un lit de roses était posée une carte blanche, il s’en saisit et y lut, tracés en caractères familiers, ces deux mots : Pour Yvonne. Un flot d’amour presque insoutenable lui monta au cœur. Le désir effréné d’étreindre la mère et l’enfant adorées l’envahit comme une fièvre. Il s’assit, et ses lèvres amoureuses coururent sur les fleurs avec des baisers pressés et ardents.
XVII
Tristement dans leur salon d’hôtel, malgré les fleurs odorantes et l’embrasement triomphal de l’horizon, le docteur Lesquen et Marguerite voyaient mourir le jour. Pour la première fois depuis leur union ils connaissaient l’amertume qui suit les discussions douloureuses.
Sûre de vaincre comme toujours, sûre que Roger, dès qu’il saurait son désir, ne songerait qu’à le contenter, Marguerite, dans leur promenade matinale le long de la mer, avait parlé à son mari du sujet qui occupait ses pensées : il fallait obtenir l’annulation de son premier mariage à Rome ; il fallait qu’ils puissent consacrer leur union à l’église. Elle s’exprimait avec animation, angoissée par la nature du sujet. Il la laissa dire sans l’interrompre ; puis, tournant vers elle son visage plus triste et plus grave qu’elle ne l’avait jamais vu :