D’un tour de bras, elle jetait très loin un dernier morceau de croûte, et elle disait:

—Oh! moi, je n’aurais pas le courage. C’est bien trop joli en vie.

La croûte plongea.

—C’est un chevenne, fit Jean Fauche, je reconnais la touche. Mais le pain, ça n’est pas de son goût. Lui faut de l’avoine, du sang caillé ou du fruit, n’importe quel fruit, cerise, groseille, raisin.

Maintenant il ne tarissait plus: il aurait discouru pendant des heures sur les diverses manières de capturer le poisson. Il amorçait avec du pain de chènevis s’il s’agissait du barbeau. Mais tout de même le barbeau est têtu: à l’arrière-saison, quand l’eau se froidit, il ne mord plus au chènevis: alors le ver est préférable. Le goujon, lui, se pêche sur fin gravier à 50 ou 60 centimètres d’eau. On gratte un peu le gravier. C’est des vers aussi qu’il lui faut.

Quant au brochet, on l’amorce au poisson mort; on descend au milieu du fleuve; on tape à droite et à gauche. Le brochet a des yeux d’homme pour voir au-dessus de l’eau. Il faut lui donner confiance, pas de ligne trop grosse, un fin crin marin, ou un fil de cuivre mou, bien recuit. Une fois, par un temps de grand vent, il en avait pris un de vingt-cinq livres. Il avait déroulé trente mètres de ligne. Pendant plus d’une heure il avait dû travailler à l’amuser et à le flatter pour le noyer.

—Noyer le poisson? fit Noémie.

LA LESSIVE FRAICHE TOUTE AZURÉE DE CIEL [(P. 22)].

—Ça se dit. On noie le poisson à force de le lasser. Mais allez! il sait se défendre: c’est une vraie lutte à qui aura le dernier mot. Et quelquefois c’est le pêcheur qui se noie... Il y a là-dessus des histoires. Tout le monde vous contera celle de Jean le Châlé, le plus vieux pêcheur du pays et qui connaissait tous les tours. Le Châlé n’avait jamais moins de cent livres de poisson dans sa bannette. Il se levait à trois heures du matin l’été, au petit jour l’hiver; y avait personne pour attraper comme lui des brochets. Eh bien! une fois, c’est le brochet qui a tiré le plus fort. On a vu au matin la barque filer à la dérive. Quand on repêcha le Châlé dans la journée, il était enficelé dans ses trente mètres de ligne.