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Cette bonne âme simple de Noémie avait une grâce de nature à laquelle on ne résistait pas. Les gens tout de suite l’avaient aimée comme une enfant du pays. Ah! elle n’était pas fière, celle-là! Et brave donc, et honnête! Tout le monde maintenant savait que les médecins l’avaient envoyée dans la montagne pour se remettre d’une grave anémie.

Si du moins elle avait pu emmener sa petite classe de la ville pour courir ensemble les bois! C’est ça surtout qui la tourmentait! Elle leur aurait appris les essences, la germination, la vie des bêtes. Avec de la couture, des notions ménagères et de la sagesse, il n’en fallait pas plus pour faire de bonnes femmes. Noémie exprimait là des idées qui n’avaient rien de commun avec la pédagogie. C’était une petite tête personnelle et volontaire et elle la portait droite sur ses épaules, aussi haut qu’elle pouvait.

Il arriva que tout de même, au bout de la troisième semaine, elle eut une petite classe qu’elle s’était faite avec les petits garçons et les petites filles d’en haut qui n’en avaient pas.

Ils avaient poussé là comme la graine des terrains incultes, au hasard du vent et de la vie. Les parents disaient qu’après tout eux-mêmes avaient bien vécu sans savoir signer autrement que d’une croix les papiers que leur apportait le garde champêtre. Et pour ce qui était de chiffrer, ils taillaient des encoches dans un bâton: le compte se faisait aussi bien qu’avec de la craie sur une ardoise.

C’étaient surtout les carriers d’un hameau à mi-côte, perdu derrière un bois de seigneur, qui raisonnaient ainsi. La vie leur était rude: ils habitaient sous des toits de chaume, avec un petit champ conquis sur le schiste et qui leur donnait des fèves et des pommes de terre.

Noémie tous les matins montait jusqu’au hameau. Elle frappait dans ses mains et de derrière les haies, à petits talonnements de pieds nus, il sortait des enfants à la file comme les gorets roses que le pastoureau mène à la pâture. Cela s’était fait à petites fois, en causant avec les mères: les fèves non plus ne poussaient pas tout d’un coup.

Une, deux, une, deux, tous les petits pieds ensemble battaient le sol; et en bande on partait pour la lisière du bois. Ensuite elle les asseyait sur un rang, les mains aux genoux, et elle leur contait des histoires, leur apprenait à compter jusqu’à vingt. Elle leur enseignait aussi qu’il fallait aimer l’oiseau qui mange les mouches, le chat qui prend les souris, le chien qui est le compagnon de l’homme.

C’étaient là, après tout, des choses un peu nouvelles pour ces petites têtes sauvages aux yeux noirs comme des baies de prunellier. Quelquefois elle disait, comme à l’école là-bas:

—Que celui-là qui a compris lève la main.