Et elle levait elle-même la main.
Presque toujours les filles avaient compris avant les garçons, plus lourds et distraits, regardant bouger des proies dans le taillis.
Il fallait voir comme elles étaient toutes là, le cœur tendu et la bouche ouverte, avec un feu dans leur prunelle ronde. Toutes les petites mains sales se levaient à la fois comme les oisillons au bord du nid lèvent leur bec jaune quand la mère oiselle leur apporte la becquée.
Noémie s’était prise de bonne amitié pour ces petites pauvres qui sentaient la bruyère et la fumée des âtres. C’étaient aussi de petites pauvres que se composait sa classe à la ville, mais elles n’avaient pas, comme celles-ci, l’air libre de la montagne: elles inclinaient sur l’épaule de pâles visages de souffrance. Elles lui en étaient d’autant plus chères. Il avait vraiment fallu l’ordre des médecins pour qu’elle se décidât à les quitter. Et elle se rappelait le jour, où elle leur annonça qu’elle allait être momentanément remplacée par une autre maîtresse. Elles se pendaient à sa robe, lui baisaient voracement les mains en pleurant et criant comme si jamais elle n’eût dû revenir. Ah! la bonne et tendre humanité que celle qui, pour avoir le courage de vivre, ne possède que son cœur!
IL Y AVAIT TOUJOURS UNE MÈRE QUI GUETTAIT NOÉMIE POUR UNE ENFANT MALADE [(P. 24)].
La classe au hameau durait une heure. Il était temps de finir quand l’une après l’autre, les filles se mettaient à battre de l’œil et que les garçons se talochaient. Alors Noémie encore une fois tapait dans ses mains et la bande comme un vol de moineaux se dispersait. Il y avait toujours une jatte de lait frais pour la petite robe rose avant qu’elle redescendît de la montagne.
Le bâton ferré à la main, Noémie se lançait sur les pentes, chantant sa petite chanson. Ses brodequins à clous, lacés étroitement, s’emboîtaient aux saillies. En piquant la roche à la pointe du bâton, elle allait, sautillait de bosse en bosse.
Les gens d’en bas levaient la tête et lui faisaient signe de prendre attention. Elle agitait comme un drapelet son mouchoir, toute petite et volante comme les demoiselles aux ailes bleues qui ondulent au-dessus des roseaux.
Et toujours la petite chanson vibrait, frémissait comme le chant de l’alouette dans la nue.