—Alors c’est donc vrai, monsieur Fauche, que vous êtes un artiste? On en parle bien au village, mais je ne l’aurais point cru.
Fauche hocha la tête et fit claquer sa langue.
—Un artiste, mademoiselle? Non. Je ne puis dire cela de moi quand je pense que c’est un don de Dieu, et l’un des plus beaux, que de savoir exprimer avec des couleurs l’infini de nos sensations devant la nature. Allez, ce n’est pas le goût qui m’a manqué. Mais voilà, j’ai aimé tout jeune la peinture comme j’aimais la chasse, la pêche et le reste. J’ai aimé la peinture pour le plaisir que ça me procurait, je ne l’ai pas aimée comme quelqu’un qui, à l’occasion, accepterait de mourir pour ce qu’il aime.
Il appuyait à son genou la main qui supportait la palette et il regardait la terre gravement. On sentait que le plaisir qu’il éprouvait à peindre, comme il disait, ne le rendait pas heureux.
Noémie l’écoutait, toute sérieuse à son tour. Jamais elle n’aurait soupçonné que ce grand garçon taciturne eût un jour enfilé tant de mots l’un après l’autre. Sa voix était douce, profonde, la voix avec laquelle on se parle à soi-même. Même elle avait légèrement tremblé aux dernières paroles, comme si toujours on dût un peu trembler quand on parle de la mort. Cependant ce n’était là qu’un simple homme des villages.
XIV
Noémie alla s’asseoir au bord du ruisseau et couchée sur le coude, elle tournait à demi la tête vers lui. Elle ne se pressait pas de répondre.
—Oui, fit-elle à la fin, voilà la vérité; on n’aime réellement que si on accepte de mourir pour ce qu’on aime.
Elle restait touchée par le sens grave de cette idée où se mêlaient la mort et l’amour: elle avait parlé comme si elle aussi eût été prête à s’immoler pour quelque chose qui était sa vie et qu’elle ne disait pas.
Jean Fauche n’avait plus reconnu sa petite voix légère et haute, sa voix comme un cri gentil de bergeronnette et comme la jolie onde musicale du ruisseau.