Il s’étonna, fut ému: il ne songea pas tout de suite qu’elle pût aimer autre chose que l’amour.
Noémie, pourtant, n’avait pensé qu’à ses petites de la ville, comme à une famille dont elle était l’âme. Une mélancolie passa dans ses yeux, attrista la joie de l’herbage. Mais l’ombre elle-même sous les pommiers était encore une lumière moins vive, doucement blonde et lilas. Un pinson tirelirait dans les noyers de la ferme: le ruisseau toujours lavait du ciel bleu sur son lit de grosses pierres; les véroniques, avec leurs humides yeux bleus, comme des demoiselles à la fenêtre, croyaient voir tourner la grande roue d’or du soleil.
La tristesse ne fut plus qu’un léger nuage en fuite. Noémie maintenant rêvait qu’un vieux monsieur très riche, un bienfaiteur comme il y en a dont c’est le métier et qui ont leur buste au cimetière, avec une allégorie en larmes pour perpétuer leur mémoire, un jour entrait visiter sa petite classe.
—C’est à vous tous ces enfants, mademoiselle? disait-il avec un sourire d’aïeul.
Elle aussi riait et répondait oui. Alors il lui mettait dans les mains un portefeuille plein de billets afin qu’elle pût les emmener pour longtemps, pour jusqu’à ce qu’elles fussent devenues très grandes, au plein cœur de la nature. Quelle joie! Il lui semblait que de là-bas, du fond de la sombre école obscurcie par les toits voisins, toutes, avec les mêmes yeux candides et émerveillés qu’ont les véroniques, la regardaient remercier ce bon dieu de vieux monsieur. En bande on filait comme un vol de moineaux picorant dans les cerisiers; c’était gentil comme une légende du temps des bonnes fées. Et puis un jour arrivait où elles ne voulaient plus la quitter, où elles la suppliaient de continuer à vivre avec elles; et elles devenaient ensemble très vieilles, comme dans un couvent.
M. Fauche l’écoutant se taire et ne parlant pas non plus, il n’y eut plus au-dessus d’eux qu’une petite éternité de silence et de paix. Peut-être sa pensée à lui aussi était repartie pour la ville, comme lui-même, le temps venu, partait avec sa valise et sa bourriche de poissons.
Quelquefois il cherchait un ton sur sa palette et ensuite, à petits coups, il mettait de la couleur sur sa toile. Le soleil avait un peu baissé; les pommiers du verger ressemblaient à de grosses têtes chevelues d’or. Il n’était plus content de son étude. Quand il regardait devant lui, avec le plissement de ses yeux pour mieux resserrer le champ de sa vision, la vibration du chapeau de paille qu’elle avait jeté dans l’herbe lui brouillait la prunelle. Il lui en voulait surtout d’avoir dérangé son effet avec sa robe, rose comme un nuage de matin. Et cependant la petite robe rose l’amusait plus que sa peinture.
Noémie subitement se mit à rire: il sembla que c’était la gaîté du ruisseau qui montait. Et elle faisait avec la tête, sous son large chapeau de paille, le mouvement de secouer une idée.
MAINTENANT IL SUÇAIT SON DOIGT [(P. 30)].