—Ah! m’sieu Fauche, figurez-vous, dit-elle, j’ai rêvé qu’il m’arrivait un grand bonheur. J’étais ici avec mes petites... Mais oui, ma petite classe de la ville... Dieu! Quelle joie pour tout le monde! Pensez donc! Des enfants qui toujours ont vécu au fond des rues noires, dans des chambres mal aérées, de petites têtes pâles d’enfants avec des yeux pourtant si beaux! Ah! si vous les connaissiez, ces yeux, profonds comme des puits où, dans le noir de tout le reste, il tremble un peu de ciel!
Jean Fauche eut un battement de paupières et il tenait la bouche ouverte comme quand passe au cœur une onde de vie tumultueuse. Il parut considérer très loin quelque chose et il ne peignait plus.
—Les enfants, ah! oui! dit-il doucement.
Et une seconde encore s’écoulait, un temps plus ou moins long en dehors de la vie immédiate. Puis son regard glissait vers cette jeune fille qui, après tout, par la taille et la fraîcheur du visage, semblait, elle aussi, encore une enfant. Et il lui souriait avec une gravité pensive; il disait:
—Comme vous les aimez!
C’était une parole comme il en monte du fond même de la vie et après laquelle deux êtres se regardent avec l’étonnement de ne s’être pas compris plus tôt. Noémie eut confiance: il lui sembla que M. Fauche était un homme plus âgé et plus sérieux qu’elle avait cru d’abord, un homme qui peut-être avait souffert et gardait son secret.
—Je suis seule, répondit-elle simplement. Je n’ai qu’eux au monde.
Il se leva; il était agité; il eût voulu tirer une grosse bouffée de sa pipe; mais dans son trouble, il la cherchait et ne pouvait la trouver.
—Votre mère... dit-il.
Il s’arrêtait et encore une fois il la regardait en souriant.