—Je n’ai plus ma mère, répondit-elle en secouant lentement la tête et tenant un peu de temps les yeux fixés à terre. J’avais quinze ans quand elle est morte... Nous étions deux, ma sœur et moi. Elle s’est mariée, elle est heureuse; et comme cela, je suis restée seule. Il y a de cela cinq ans: vous voyez, je suis déjà vieille.

C’était ennuyeux pour lui de ne jamais trouver de mots quand il aurait fallu parler.

—Moi, j’en ai presque trente, fit-il en laissant tomber sa voix.

Il ne sut jamais pourquoi il avait dit cela.

Elle reprit, comme si elle eût craint qu’il ne la plaignît:

—J’ai eu de la chance. A dix-huit ans j’avais mes diplômes. Presque tout de suite après, j’ai trouvé une place. Oui, à «l’Œuvre de l’Enfance,» une chose très belle. Nous sommes trois maîtresses. Mademoiselle Dutoit tient l’école maternelle, une autre la classe au-dessus. A moi on m’a donné la classe des grandes de dix à quinze ans. Avec mes quelques années en plus qu’elles, je suis comme une maman qu’elles aiment bien, je vous jure. Je les garde avec moi le plus que je peux. Mais tout de même il arrive un jour où la vie les reprend. Alors il faut bien qu’elles me quittent.

Il fit un effort, lui dit d’un tremblement de voix:

—Mais vous en aurez à votre tour: ils remplaceront les autres.

Noémie ne répondit pas tout de suite. Le ruisseau encore une fois se mit à jaser. On comprenait qu’il bavardait avec l’aimable petit cœur des véroniques. Il faisait si grand silence dans les champs que le grincement d’une faux au bas de la vallée semblait monter derrière la haie, près d’eux.

Et puis elle disait: