XIX
De légères ondées tombèrent: tout le monde était content dans les jardins. La terre sous les pommiers buvait à gorgées. A chaque pluie, c’était comme si on avait reverni la verdure des pois et le cœur rond des laitues. Elle était tiède et tintait comme un harmonica. Les poissons, sous le picotis des gouttes, arrivaient voir si ce n’étaient pas des mouches qui criblaient la surface du fleuve. Un petit arc-en-ciel quelquefois faisait un escalier fleuri par-dessus la montagne.
LE CURÉ JADOT ÉTAIT UN HOMME JEUNE ENCORE [(P. 36)].
Noémie filait sous bois. Ce temps humide et doux lui mettait un calme frais au cœur. Elle avait fini par trouver que le soleil était un ami des dimanches dont la gaîté ne convient pas à toutes les heures de la vie. A pas de silence, elle aimait s’enfoncer dans les taillis pour mieux entendre la chanson de la pluie sur les feuilles. La robe rose, à la longue, malgré les aiguillées de reprises, lambeau à lambeau était restée aux épines des ronces. Avec le dernier morceau, elle avait fait une jupe pour une des petites pauvres du village et maintenant elle usait une de ses robes de classe qui autrefois avait été bleue. Elle avait là-dessous autant de grâce qu’une poupée de la ville dans ses robes de soie.
Une gorge sauvage échancrait un bois de bouleaux, de chênes et de coudriers. Elle l’avait découverte un jour en dégringolant une pente. Des blocs de schistes, entraînés par d’anciens déluges, cabossaient le lit d’un mince cours d’eau qui, au temps des grandes eaux, roulait en torrent.
Une petite horreur la charmait et lui donnait le frisson dans cette solitude où personne ne venait. Il lui fallait fendre la mêlée des feuillages en se retenant aux branches.
D’en bas, du fond de la ravine, il lui semblait qu’elle avait le poids de la montagne au-dessus d’elle. Et elle demeurait là, perdue, n’entendant plus que le glouglou du ruisselet entre les grosses pierres et le bouillonnement de son propre sang. L’endroit était à ce point sauvage que si, pour une cause quelconque, son cœur était venu à s’arrêter, il eût fallu le passage sournois d’un braconnier pour la retrouver. Elle n’avait pas peur de cette idée, très brave comme les créatures qui regardent la vie en face.
Vers le fond de la gorge, dans la rainure élargie du torrent, une éclaircie s’était comblée d’herbe: elle s’y asseyait sur un éclat de roche, dans le crépuscule vert tombé des hauts feuillages. Des sources en légères cascades y ruisselaient. C’était comme l’âme de la terre qui chuchotait dans le mystère. Elle avait envie de joindre les mains et de prier, comme les petites bergères qui voient apparaître la Vierge.
Il y avait des jours déjà qu’elle n’était plus allée au ruisseau, près des obiers. Il semblait qu’il fût resté là une chose d’elle qui lui était devenue étrangère. C’était le temps où le soleil lui mettait le cœur en gaîté: son rire alors résonnait comme les fredons des oiseaux. Et puis M. Fauche un matin était reparti pour la ville: elle n’aurait pu définir quelle espèce d’antipathie elle en avait gardée contre lui. C’était un sentiment obscur qui ne s’en était pas allé tout de suite. Voilà, oui, elle avait perdu la confiance et la gaîté. Il lui était venu une petite âme animale de femme des bois, mobile et irritable.