Mon Dieu! que c’était bon, ces journées de fines brouées! Elle se jetait aux épaules son caban des matins pluvieux de la ville quand, les yeux encore éraillés de sommeil, elle partait en coup de vent faire sa classe. Elle avait trouvé un chemin à travers roches et taillis qui lui accourcissait sa montée chez les carriers. Et toujours, comme du lin au rouet, les fils longs de la pluie se dévidaient; les feuillages d’en haut dégouttaient sur les feuillages d’en bas. Un lent et continu ruisselis imitait la musique d’une infinité de petites bouches se baisant amoureusement. Les feuilles s’étendaient toutes plates pour recevoir la bonne pluie du ciel, et à peine elles bougeaient, de peur de faire du vent dans le bois: l’ondée n’aurait eu qu’à tomber plus loin! Noémie abaissait son capuchon, jouissant de sentir se mouiller sa nuque et les gouttes froides lui glisser entre les épaules.
Maintenant la classe là-haut se tenait sous le hangar. Presque toutes les petites filles savaient compter jusqu’à cinquante. Aux garçons elle faisait compter «un lapin, deux lapins, trois lapins,» aussi loin qu’ils pouvaient aller. Alors leurs yeux farouches reluisaient et les plus forts allaient bien jusqu’à vingt lapins. Au bout de la semaine ils avaient tous des boules de sucre qu’elle achetait chez le boulanger d’en bas, près de l’église.
Un midi qu’elle redescendait de la montagne, elle se laissa aller à l’aventure des chemins. Elle coupa à travers taillis, perdit la sente et elle dut ramer à travers les feuillages. La pluie assourdissait l’air, comme une multitude de pas en marche. Quelquefois elle croyait entendre craquer les branches derrière elle. L’idée qu’il y avait quelqu’un dans le bois d’abord lui parut naturelle. Peut-être une femme du hameau bûchetait, sûre de n’être pas surprise par les gardes que le mauvais temps retenait chez eux.
Elle s’arrêta, tâcha de s’orienter: le bruit dans le taillis aussi s’arrêtait. Une seconde, elle ne perçut plus que la longue rumeur assoupissante de la pluie. C’était comme quand il passe un régiment dans le fond d’une rue.
Le mystère hostile des solitudes bientôt lui donna le frisson. Elle voulut chanter sa chanson pour se prouver à elle-même qu’elle était brave. Mais sa voix lui fit peur. Son cœur sonnait comme un grelot, une chaleur maintenant faisait fumer sa robe à son épaule. Elle subit la petite angoisse de se sentir dans la main inconnue. Elle se mit à courir, fouettée par les branches, tâchant de gagner de la distance; et puis tout à coup elle s’arrêtait, retenant son haleine.
Le grondement d’une chute d’eau montait vers la droite. Elle pensa que c’était le bruit du barrage. Elle se vit sauvée, se lança d’un dernier élan. Et une clarté à mesure arrivait à elle, la pâleur trouble d’une trouée de ciel dans le crépuscule du taillis. Sans doute elle allait trouver la fin du bois et le chemin en lacet qui la ramènerait dans la vallée.
Tout d’une fois la montagne, d’une courbure violente, se disloquait; la pente croulait à pic. Elle poussa un cri et s’accrocha à une touffe de genêts. Sous elle, à une profondeur d’abîme, le barrage, un train qui passait, le chalet du grand Cortise se brouillèrent. Une minute d’agonie pesa d’un poids d’éternité. Elle ferma les yeux; la touffe des genêts se déchaussait. Son âme déjà partie, elle pensa à sa mère, à sa petite classe de la ville... «Notre père qui êtes aux cieux...»
—Ardent! Ardent! cria une voix sauvage.
Le Spirou d’un bras enlaçait le tronc d’un bouleau et, les pieds entrés dans les trous du roc, de toutes ses forces, la tirait par les aisselles.
Il avait l’agilité souple d’un chat. Les dents serrées, une force d’homme entre les sourcils, il put la hisser jusqu’à un bloc de pierre en surplomb. D’un dernier coup de reins, ensuite, il la remontait dans le taillis.