Puis, d’une baguette d’or, elle lui toucha l’épaule, et, dans une brusque métamorphose, le vagabond fut un seigneur magnifique, éblouissant de soie et de joyaux, chevauchant un étalon de Hongrie, à la tête d’un cortège de courtisans empanachés et de guerriers aux armures d’or, qui soufflaient dans des trompettes.
II
Un aussi grand prince n’était pas pour être mal reçu à la cour ; on lui fit l’accueil le plus empressé ; pendant une semaine, il y eut en son honneur des carrousels, des bals, toutes les fêtes qu’on peut imaginer. Mais ce n’était pas de ces plaisirs qu’il était occupé ! A toute heure du jour et de la nuit, il songeait à Roselinde ; quand il la voyait, il sentait son cœur déborder de délice ; quand il l’entendait parler, il croyait ouïr une musique divine, et il faillit se pâmer d’aise, une fois qu’il lui donna la main pour danser une pavane. Une chose le chagrinait un peu : celle qu’il aimait tant ne paraissait point prendre garde aux soins qu’il lui rendait : elle restait le plus souvent silencieuse, avec un air de mélancolie. Il n’en persista pas moins dans le projet de la demander en mariage ; et, comme on le pense, les royaux parents de Roselinde se gardèrent bien de refuser un parti aussi considérable. Ainsi le vagabond de naguère allait posséder la plus belle princesse du monde ! Une si extraordinaire félicité le troublait à tel point qu’il répondit au consentement du roi par des gestes extravagants peu compatibles avec la solennité de son rang, et, pour un peu, il eût dansé la pavane, devant toute la cour, tout seul. Hélas ! cette grande joie n’eut qu’une courte durée. A peine avertie de la volonté paternelle, Roselinde tomba, à demi morte, dans les bras de ses demoiselles d’honneur ; et quand elle revenait à elle, c’était pour dire, avec des sanglots, en se tordant les bras, qu’elle ne voulait pas se marier, qu’elle se tuerait plutôt que d’épouser le prince.
III
Plus désespéré qu’on ne saurait l’exprimer, le malheureux amant se précipita, en dépit de l’étiquette, dans la chambre où l’on avait transporté la princesse, et tombé sur les genoux, tendant les bras vers elle :
— Cruelle, s’écria-t-il, rétractez ces paroles qui m’assassinent !
Elle ouvrit lentement les yeux, répondit avec langueur, avec fermeté cependant :
— Prince, rien ne triomphera de ma résolution ; je ne vous épouserai jamais.
— Quoi ! vous avez la barbarie de déchirer un cœur qui est tout vôtre ! Quel crime ai-je commis pour mériter une punition semblable ? Doutez-vous de mon amour ? Craignez-vous que je ne cesse un jour de vous adorer ? Ah ! si vous pouviez lire en moi, vous n’auriez plus ni ce doute ni ces craintes. Ma passion est si ardente qu’elle me rend digne même de votre incomparable beauté. Et si vous ne vous laissez point émouvoir par mes plaintes, je ne trouverai que dans le trépas un remède à mes maux ! Rendez-moi l’espoir, princesse, ou bien je m’en vais mourir à vos pieds.
Il ne borna point là son discours : il dit toutes les choses que la plus violente douleur peut inspirer à un cœur épris ; si bien que Roselinde ne laissa pas d’être attendrie, mais point de la façon qu’il eût voulu.