Pendant cette dernière partie de ma route, j’ai encore rencontré beaucoup de personnes sur le chemin. Celui-ci ne cesse pas d’être bon : une seule côte un peu raide, aucun passage difficile. Sol terreux, peu de pierres. J’ai traversé deux cours d’eau assez importants : l’Ouad Arezaz (berges de terre d’un mètre ; eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur ; 8 mètres de large ; lit de galets), et l’Ouad el Ḥechaïch (il coule à pleins bords dans un lit de gravier de 10 mètres de large ; eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur). Le Djebel Mezedjel, identique au Djebel Beni Ḥasan, n’est que la continuation de celui-ci sous un autre nom : on le voit se prolonger bien loin encore dans le sud, appelé alors Djebel el Akhmâs.
Vers 7 heures du matin, je quitte Chechaouen pour reprendre la direction de Tétouan. Le chemin qui m’a conduit me ramène. Pas de nouvelles remarques à faire. Je ne me lasse pas d’admirer cette merveilleuse quantité d’eau courante qu’on rencontre le long de la route : si ce n’est dans les hautes vallées de la Suisse, je n’ai vu nulle part un aussi grand nombre de sources, de ruisseaux grands et petits, tous pleins d’eau douce et limpide. La population sait tirer parti de tant de bienfaits ; aucune place cultivable qui ne soit ensemencée : on voit des champs suspendus en des points qui paraissent presque inaccessibles. — Chemin faisant, je rencontre un ḥadj[11], qui suit la même direction que nous ; apprenant que je suis étranger, il me salue en français et nous causons. J’avais remarqué déjà, et c’est un fait que je ne cesserai de constater dans la suite, que les ḥadjs étaient généralement plus polis et affables que les autres Musulmans. C’est à tort qu’on se figure parfois qu’ils reviennent de la Mecque plus fanatiques et intolérants qu’ils n’étaient ; le contraire se produit : leur long voyage, les mettant en contact avec les Européens, leur fait voir d’abord que ceux-ci ne sont pas les monstres qu’on leur avait dépeints ; ils sont surpris et reconnaissants de ne point trouver chez nous d’hostilité ; puis nos bateaux à vapeur, nos chemins de fer, les frappent d’admiration : au retour, ce n’est pas le souvenir de la kạba qui hante leur esprit, c’est celui des merveilles des pays chrétiens, celui d’Alexandrie, de Tunis, d’Alger. La plupart du temps, le Pèlerinage, loin d’augmenter leur fanatisme, les civilise et leur ouvre l’esprit.
Quelle que pût être notre célérité, il n’était pas possible d’arriver à Tétouan le jour même : nous passâmes la nuit dans un village des Beni Ḥasan. Le lendemain, nous repartîmes de très bonne heure ; à 6 heures du matin, nous étions dans la ville.
Les Beni Ḥasan, sur le territoire desquels j’avais marché pendant la plus grande partie de cette excursion, sont de race et de langue tamaziṛt. Ils sont dits Qebaïl[12]. Tout le massif montagneux auquel ils ont donné leur nom leur appartient. Cette tribu me paraît riche et nombreuse, à voir la quantité et l’importance des villages, la fertilité du pays, les belles cultures qu’il renferme, le monde qu’on y rencontre sur les routes. Elle est fort dévote, à en juger par la grande proportion de ḥadjs qui s’y trouve, par le nombre de ses qoubbas et de ses zaouïas, à en juger aussi par les immenses détours qu’on me faisait faire à travers champs, chaque fois qu’on approchait d’un de ces lieux vénérés, de peur de le souiller par la présence d’un Juif.
Dans cette tribu, aussi bien que chez les Akhmâs, les costumes sont les suivants : pour les hommes de condition aisée : caleçons étroits s’arrêtant au-dessus du genou, courte chemise sans manches, en laine blanche, descendant jusqu’à mi-cuisse, enfin djelabia brune ; comme chaussure, la belṛa[13] jaune ; comme coiffure, une calotte rouge. Cette dernière se supprime souvent : dans tout le Maroc, les populations des campagnes ont d’habitude la tête nue, quelque soleil qu’il fasse, et bien que la plupart se rasent les cheveux. Les pauvres n’ont qu’une chemise de laine blanche et une djelabia ou un court bernous de même étoffe ; rien sur la tête, ou bien quelque chiffon blanc ou rouge noué autour, laissant le crâne à découvert ; les pieds nus ou chaussés de sandales. Ici, par exception, peu de cheveux sont rasés : on se contente de les porter très courts. Rien de particulier dans le costume des femmes : elles ont celui quelles portent dans les campagnes du Tell algérien ; il est uniformément en laine ou en cotonnade blanches ; toutes laissent leur visage découvert ; pour travailler aux champs, elles s’enroulent autour des jambes un épais morceau de cuir fauve fixé sur le devant par une agrafe : c’est quelque chose comme les cnémides que mettait Laërte pour jardiner.
En général, les hommes sont assez beaux et surtout vigoureux, les femmes laides et communes. Bien que le tamaziṛt soit leur langue habituelle, les Beni Ḥasan savent la plupart l’arabe ; mais ils y mêlent diverses expressions étrangères : telle est la particule d, dont ils font précéder les noms au génitif : ainsi ils disent Ouad d en Nekhla, Djebel d el Akhmâs, etc. Cet emploi du d se retrouve d’ailleurs dans le Maroc entier, avec le même sens, celui de notre préposition « de » ; mais nulle part avec autant d’excès qu’aux environs de Tétouan.
4o. — DE TÉTOUAN A FAS.
4 juillet.
Pendant cette première journée de marche, je me borne à gagner le fondoq devant lequel j’étais déjà passé, entre Tanger et Tétouan. La route a été décrite ; je n’en reparlerai pas. J’ai fait prix, pour me conduire à Fâs, avec un muletier musulman : c’est en sa compagnie que je suis parti ce matin ; notre caravane est peu nombreuse : dix bêtes de somme ; le muletier, son fils et un domestique ; voilà, avec Mardochée et moi, tout ce qui la compose. D’ici à Fâs, par la route que nous allons prendre, il n’y a rien à craindre ; nous serons constamment en blad el makhzen et en pays peuplé : inutile de prendre d’escorte.
Le fondoq où nous passons la nuit est une vaste enceinte carrée dont le pourtour est garni, à l’intérieur, d’un hangar : les voyageurs s’installent sous cet abri ; les animaux restent au centre : le maître du lieu perçoit une légère rétribution sur bêtes et gens ; de plus, il vend de l’orge et de la paille. Les établissements de ce genre, rares au Maroc dans la campagne, y sont très nombreux dans les villes : le hangar se surmonte alors d’un étage où sont disposées de petites cellules fermant à clef qu’on loue aux étrangers : ce sont les seules hôtelleries qui existent. Le fondoq où nous sommes paraît très fréquenté : vers le soir, près de cinquante voyageurs s’y trouvent réunis ; la cour est pleine : chevaux, ânes, mulets, chameaux, s’y pressent pêle-mêle avec des troupeaux de bœufs et de moutons.