5 juillet.

A 4 heures du matin, nous quittons le fondoq. La caravane s’augmente de trois personnes : un homme se rendant à Fâs ; il porte à la main une cage contenant six canaris ; c’est pour les vendre qu’il entreprend ce voyage ; il compte sur un bénéfice d’environ trente francs. Puis une femme et sa petite fille, allant je ne sais où. Aujourd’hui, la route traverse deux régions fort différentes : durant la première partie de la journée, je suis dans un pays montueux, très arrosé, souvent boisé : ce sont les dernières pentes du revers occidental des montagnes du Rif. Puis, vers midi, après avoir passé un col aux abords rocheux et difficiles, je débouche dans une immense plaine légèrement ondulée où je marche jusqu’au gîte. Cette plaine, couverte tantôt de champs de blé et de maïs, tantôt de pâturages, tantôt de nouara hebila[14], s’étend à perte de vue dans les directions de l’ouest et du sud ; au nord et à l’est, elle est bornée par une longue ligne de hauteurs bleuâtres, au flanc desquelles on distingue de blancs villages et les taches sombres de vergers. La nouvelle région où je viens d’entrer et où je demeurerai jusqu’à l’Ouad Sebou présente le contraste le plus complet avec celle que je quitte : là on ne voyait que des villages, ici presque que des tentes ; là une foule de jardins, ici pas un arbre ; là tous les ruisseaux, toutes les rivières avaient de l’eau courante, tous étaient bordés de lauriers-roses ; ici bien des lits sont à sec, d’autres ne contiennent qu’une eau croupissante et le laurier-rose a disparu. Cependant, sans être riante comme la première, c’est encore une riche contrée : le sol, terreux partout, est entièrement cultivable ; de beaux champs de blé, d’orge et parfois de maïs, en couvrent une grande partie et en prouvent la fécondité. D’ailleurs, si elle n’a pas ces ondes fraîches et limpides que j’admirais près de Tétouan, les rivières pourtant y sont nombreuses et l’eau est loin d’y manquer, malgré la saison.

Nous nous arrêtons à 4 heures du soir, dans un douar des Bdaoua[15], en un lieu où se tient un marché hebdomadaire, Souq el Arbạa el Bdaoua. Pendant cette journée, je n’ai rencontré sur la route qu’un passage difficile : les environs du col signalé plus haut. Parmi les cours d’eau traversés, trois avaient quelque importance : l’Ouad el Ḥericha (berges escarpées de 2 ou 3 mètres de haut ; 6 mètres de large ; eau claire de 50 centimètres de profondeur, qui coule sur un lit de gros galets ; courant rapide) ; l’Ouad el Kharroub (berges de terre escarpées de 2 ou 3 mètres de haut ; 5 mètres de large ; eau claire et courante de 50 centimètres de profondeur ; lit de gravier) ; l’Ouad Ạïcha (6 mètres de large ; eau de 50 à 60 centimètres de profondeur ; courant insensible). En général, peu de monde sur le chemin, mais sur quelques points beaucoup de travailleurs dans les champs : partout, de Tétouan à Fâs, on moissonne. Souvent les douars qu’on rencontre sont grands, mais ils ont l’aspect misérable : les tentes, petites et mauvaises, ne descendent qu’à 0,80 centimètres de terre, laissant un vide mal fermé par une cloison de nouara hebila. Encore tout n’est-il pas tentes ; celles-ci sont mêlées la plupart du temps de huttes en nouara hebila. Huttes et tentes sont groupées sans ordre, formant un ensemble qui rappelle peu le sens primitif du mot douar. Ainsi sont tous les campements de Tétouan à Fâs.

6 juillet.

Départ à 5 heures du matin. Toute la journée, je continue à marcher dans la plaine ondulée décrite hier ; rien n’y change : même terrain, mêmes habitants, même horizon ; seulement, à partir de 11 heures, j’ai en vue le Djebel Sarsar. Sa croupe massive apparaît à l’est, dominant les hauteurs qu’on aperçoit de ce côté. El Qçar est située au milieu de la plaine. Nous entrons dans la ville à 4 heures du soir.

El Qçar el Kebir, ses jardins, le Djebel Sarsar.

(Vue prise à 2 kilomètres de la ville, du chemin de Tétouan.) Croquis de l’auteur.

Plus de voyageurs aujourd’hui qu’hier sur la route. Le principal cours d’eau traversé est l’Ouad el Mkhâzen (berges de terre à 1/2 de 4 à 5 mètres de haut ; 10 à 12 mètres de large ; belle eau courante de 50 centimètres de profondeur).

Un événement se produit ce soir dans notre caravane : en entrant à El Qçar, l’homme aux canaris nous fait part de son mariage : en marche, il a fait connaissance avec notre compagne de route ; elle lui a plu ; il lui a offert sa main ; elle a accepté ; ils vont se marier à El Qçar : on vendra les canaris comme on pourra ; le prix en servira au don nuptial et aux frais de la noce.