7 juillet.
C’est aujourd’hui samedi : force m’est de rester ici pendant 24 heures. De tous les ennuis auxquels m’a soumis ma condition de Juif, je n’en connais aucun qui approche de celui-là : perdre cinquante-deux jours par an. Certains Israélites du Maroc sont d’avis que c’est le point le plus admirable de leur religion. Je n’y ai rien trouvé de plus dur : on voudrait se mettre en route, on ne peut pas : on est en voyage, il faut s’arrêter. Encore si l’on pouvait profiter de ce retard pour rédiger ses notes, mais c’est presque toujours impossible. Se trouve-t-on seul ? On barricade sa porte, on bouche les fentes, et on se met au travail. Mais il est si difficile d’être seul ce jour-là ! Et il ne faudrait pas qu’on vous surprît à écrire : votre secret serait trahi ; on saurait que vous n’êtes pas Israélite. A-t-on jamais vu au Maroc Juif écrire durant le sabbat ? C’est défendu au même titre que voyager, faire du feu, vendre, compter de l’argent, causer d’affaires, que sais-je encore ? Et tous ces préceptes sont observés, avec quel soin ! Pour les Israélites du Maroc, toute la religion est là : les préceptes de morale, ils les nient ; les dix commandements sont de vieilles histoires bonnes tout au plus pour les enfants ; mais quant aux trois prières quotidiennes quant aux oraisons à dire avant et après les repas, quant à l’observation du sabbat et des fêtes, rien au monde, je crois, ne les y ferait manquer. Doués d’une foi très vive, ils remplissent scrupuleusement leurs devoirs envers Dieu et se dédommagent sur les créatures.
Encore ici ne suis-je pas très à plaindre : je profiterai de cette journée pour visiter la ville. Celle-ci a pu mériter autrefois son nom de El Qçar el Kebir[16], mais aujourd’hui elle n’est plus ni grande ni fortifiée. Très mal construite, avec ses maisons non blanchies qui lui donnent un air de saleté et de tristesse, c’est la plus laide des villes que j’aie vues au Maroc : elle manque d’eau ; on est obligé d’en aller chercher dans des outres à l’Ouad el Qous, à près d’une demi-heure de distance. La population peut être de 5 ou 6000 habitants, dont un millier d’Israélites : ceux-ci étaient autrefois enfermés dans un mellaḥ ; comme il est devenu trop étroit, on leur permet aujourd’hui d’habiter dans toute la ville. Malgré cela, il est difficile de se loger : j’ai eu toutes les peines du monde à trouver une chambre, et quelle chambre ! Je n’aurais jamais cru qu’une telle quantité d’araignées et de souris pût tenir en un si petit espace. Quant aux anciennes fortifications, on en retrouve peu de traces : quelques pans de murs ruinés, de pisé extrêmement épais, se dressant çà et là aux abords de la ville, voilà tout ce qu’il en reste. Une des choses remarquables de ce lieu est la quantité innombrable des cigognes : point de maison sans un nid de ces oiseaux ; il y en a, je pense, presque autant que d’habitants. El Qçar est la résidence d’un gouverneur, lieutenant du qaïd d’El Ạraïch[17].
Auprès de la ville, sont de grands vergers : j’y ai remarqué de belles plantations d’orangers, entretenues avec soin et arrosées par des norias. Mais ce sont des exceptions : en général, ces jardins sont plus vastes que florissants ; ils produisent peu de fruits ; la plupart de ceux qu’on consomme ici viennent de Tanger ou de Tétouan.
8 juillet.
Départ à 5 heures du matin. Je marche dans la même plaine : telle elle était avant-hier au nord d’El Qçar, telle elle sera encore toute cette journée. Il n’y a qu’une différence : la ligne de hauteurs qui la bordait vers l’est disparaît et fait place aux lourds massifs du Djebel Sarsar et du Djebel Kourt. A 3 heures de l’après-midi, nous arrivons à Chemmaḥa, petit douar où nous devons passer la nuit.
Djebel Sarsar. (Les parties ombrées sont boisées.)
(Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à 22 kilomètres d’El Qçar.)
Croquis de l’auteur.