D’ici on voit, tout à fait dans le lointain, bornant l’horizon vers l’est, une longue série de crêtes grisâtres très découpées ; elles paraissent appartenir à des massifs élevés ; un sommet se distingue par ses formes escarpées : c’est le Djebel Oulad Ạïssa. Plus près de moi, dans la direction du sud, j’aperçois le Djebel Tselfat. — L’Ouad Ouerṛa renferme beaucoup de poissons ; des hommes de la caravane pêchent, et en prennent une quantité étonnante. Il contient aussi des tortues, comme la plupart des cours d’eau entre Tanger et Fâs.

10 juillet.

Départ à 5 heures du matin. Je marche jusqu’au gîte dans la même plaine que les jours précédents ; mais le terrain se modifie un peu. Il commence à changer vers 9 heures et demie, à la frontière des Oulad Ạïssa. Jusque-là c’était toujours la même plaine à ondulations légères, succession de plateaux peu élevés, coupés de vallées sans profondeur. A partir de là, les rides se creusent, les reliefs se prononcent. Cependant les mouvements sont encore peu accentués, et la région d’ici à l’Ouad Sebou peut se considérer comme appartenant à celle où je suis entré le 5 juillet. Mais, par divers côtés, elle annonce la contrée qu’on trouvera sur la rive gauche du fleuve : déjà les flancs des vallées se couvrent de jardins ; déjà apparaissent sur les côtes des plantations d’oliviers, de vignes et de figuiers ; déjà les collines se couronnent de villages. De plus, la nouara hebila, plante curieuse qui couvre une partie de la plaine que je finis de traverser, et que je n’ai jamais rencontrée ailleurs, devient rare : par contre, le jujubier sauvage commence à se montrer ; depuis que je suis chez les Oulad Ạïssa, j’en vois çà et là des buissons poussant dans la campagne. On rencontre plus de passants qu’hier ; le pays paraît plus habité et plus riche. Vers 3 heures et demie, nous atteignons la vallée du Sebou : moins large que celle de l’Ouad Ouerṛa, elle est aussi nettement dessinée. Un double talus à pente très raide en limite le fond de chaque côté. Ce fond est en partie sablonneux : on y voit peu de cultures, mais il y a des pâturages avec plusieurs grands douars ; au milieu coule, en serpentant beaucoup, l’Ouad Sebou. La largeur moyenne paraît en être de 60 mètres, la profondeur d’un mètre ; il coule entre deux berges de terre de 3 à 4 mètres de haut ; les eaux en sont moins claires que celles de l’Ouad Ouerṛa, mais le courant en est extrêmement rapide : nous profitons, pour le passer, d’un gué où il prend une grande largeur et se divise en trois bras : dans les deux premiers je trouve une profondeur de 50 centimètres environ ; dans le troisième, large de 50 mètres, une profondeur de 70 centimètres : le lit est formé de gros galets. Nous faisons halte dans un douar, sur la rive gauche du fleuve, tout près d’un rocher isolé, Ḥadjra ech Cherifa, qui donne son nom à ce lieu. Ici encore mes compagnons font une pêche abondante. De l’Ouad Ouerṛa à l’Ouad Sebou, je n’ai traversé que des ruisseaux.

11 juillet.

Djebel Gebgeb et Djebel Terrats. (Vue prise au nord-ouest de ces montagnes, du chemin d’El Qçar à Fâs.) Croquis de l’auteur.

Départ à 5 heures du matin. Après nous être élevés par degrés en franchissant une succession de côtes coupées de ravins assez profonds, nous arrivons à 10 heures au cœur même du massif du Gebgeb. Nous nous mettons à gravir cette montagne : le sol reste terreux, mais le chemin, en pente très raide, devient difficile. La fatigue de la route est compensée par la beauté du paysage : autour de soi on ne voit que vastes plantations de vignes et d’oliviers, s’étendant sur tout le flanc de la montagne et en couronnant le faîte ; puis, de temps en temps, on aperçoit vers la droite la haute cime du Terrats, ou bien, dans le lointain, la silhouette grise du Zerhoun. A midi, j’atteins le col, situé presque au niveau des sommets du massif. De là on jouit d’un spectacle merveilleux : à droite, le Terrats et le Zerhoun ; à gauche, l’arête rocheuse du Zalaṛ ; en avant, bornant toute l’étendue de l’horizon, une ligne confuse de montagnes lointaines que dominent la haute cime du Djebel Ṛiata et les crêtes neigeuses du Djebel Beni Ouaṛaïn : au milieu de cette ceinture grandiose, au pied même du Gebgeb, apparaît Fâs, émergeant comme une île blanche de la mer sombre de ses immenses jardins.

Du col, la descente est aisée : à 2 heures, j’arrive à Bab Segma et j’entre dans l’antique cité de Moulei Edris.

Pendant cette journée, une foule de voyageurs n’a cessé de sillonner le chemin : de Ḥadjra ech Cherifa à Fâs, le pays est d’une richesse extrême ; ce ne sont que cultures, villages, jardins, plantations de vignes et d’oliviers ; quelques ravins sont boisés ; peu de places incultes, celles qu’on voit sont couvertes de jujubiers sauvages et de palmiers nains : la nouara hebila a entièrement disparu. Peu d’eau courante, mais des sources et des puits. Vers 7 heures et demie, j’ai passé au milieu de l’Arbạa des Oulad Djemạ ; malgré l’heure matinale, il était animé : il s’y trouvait 300 ou 400 personnes, et on venait de toutes parts.