Djebel Terrats. (Vue prise du mellah de Fâs.)
Croquis de l’auteur.
Djebel El Behalil, portion orientale du revers nord du Djebel Beni Mtir et plaine du Saïs. (Vue prise du mellah de Fâs.)
Croquis de l’auteur.
La population de Fâs est d’ordinaire estimée à 70000 habitants, dont 3000 Israélites : ces chiffres ne sont, je crois, pas loin de la vérité. Fâs fait un commerce considérable ; elle est le centre où affluent d’une part les marchandises européennes venant par Tanger, de l’autre les cuirs du Tafilelt, les laines, la cire et les peaux de chèvre des Aït Ioussi et des Beni Ouaṛaïn, parfois même les plumes du Soudan. Les laines, les peaux, la cire, sont expédiées par grandes quantités en Europe ; les plus beaux cuirs restent à Fâs où, travaillés par d’habiles ouvriers, ils servent à faire ces belṛas, ces coussins, ces ceintures, objets de luxe qu’on vient y acheter de tous les points du Maroc du nord[18]. Les objets d’origine européenne arrivant dans la ville sont nombreux : velours, soieries, passementeries d’or et d’argent venant de Lyon ; sucres, allumettes, bougies de Marseille ; pierres fines de Paris ; corail de Gênes ; cotonnades (meriqan, sḥen, indiennes), draps, papier, coutellerie, aiguilles, sucres, thés d’Angleterre ; verrerie et faïences d’Angleterre et de France. Une portion de ces marchandises, tout ce qui est passementeries, pierres fines, coutellerie, reste à Fâs. Le reste, c’est-à-dire la plus grande part de beaucoup, va alimenter des marchés de Fâs au Tafilelt. Les grands négociants de la capitale envoient des agents, munis de cotonnades et de belṛas, sur les marchés des Hiaïna et des Beni Mgild ; de plus, ils ont des correspondants échelonnés depuis Sfrou jusqu’au Reteb : ils leur expédient du sucre, du thé, des cotonnades, qui s’écoulent de là chez les Beni Ouaṛaïn, les Aït Ioussi, les Aït Tsegrouchen, et chez toutes les tribus de la haute Mlouïa et de l’Ouad Ziz. D’un autre côté, les caravanes qui viennent du Tafilelt, apportant des cuirs et des dattes, s’en retournent chargées de cotonnades, de sucre, de thé, de riches vêtements de drap et de belṛas fines, pour lesquels Fâs est renommée, et d’une pacotille de parfums, de papier, d’aiguilles, d’allumettes, de verres et de faïences. Fâs fournit ainsi non seulement une partie du Maroc central, mais encore la plus grande portion du Sahara oriental, toute celle qui dépend commercialement de l’Ouad Ziz. Un commerce aussi étendu serait la source de richesses immenses dans un autre pays ; mais ici plusieurs causes diminuent les bénéfices : d’abord le prix élevé des transports, tous faits à dos de chameau ou de mulet, prix que doublent au moins les nombreux péages établis sur les chemins du nord de l’Atlas et les escortes qu’il est indispensable de prendre au sud de la chaîne ; ensuite, dans une région dont la plus grande partie est peuplée de tribus indépendantes et souvent en guerre entre elles, dont l’autre n’est qu’à moitié soumise et se révolte fréquemment, il arrive sans cesse qu’une caravane est attaquée, qu’un convoi est pillé, qu’un agent est enlevé. Le commerce a donc ses risques, et plus d’un motif vient en amoindrir les gains. Enfin il est entravé encore par le manque de crédit et par l’usure. Le taux de l’intérêt atteint au Maroc des limites fantastiques, ou plutôt il n’en a pas. Voici le taux auquel prêtent à Fâs des Israélites qui se respectent : 12 % pour un coreligionnaire d’une solvabilité certaine ; 30 % pour un Musulman d’une solvabilité également assurée ; 30 % pour une personne de solvabilité moins sûre, mais qui fournit un gage ; 60 % dans les mêmes conditions sans gage[19].
Djebel Zerhoun. (Vue prise du chemin de Fâs à Sfrou, à un kilomètre du mellah de Fâs.)
Croquis de l’auteur.
Dans les diverses villes du Maroc que j’ai vues, le costume des Musulmans de condition aisée est le même ; je le décrirai ici une fois pour toutes : linge de coton ; comme principal vêtement, soit un costume de drap brodé à la mode algérienne, soit un long cafetan de drap de couleur très tendre, soit plus souvent encore la farazia, sorte de cafetan de coutil blanc cousu au-dessous de la ceinture, comme la gandoura, et se fermant du haut par une rangée de petits boutons de soie ; sur la tête, un large turban en étoffe très légère de coton blanc ; par-dessus le tout, un léger ḥaïk de laine blanche unie ; aux pieds, jamais de bas : de simples belṛas jaunes. Au Maroc, la couleur des belṛas a la plus grande importance : le jaune est réservé aux Musulmans, le rouge aux femmes, le noir aux Juifs : c’est une règle rigoureuse, observée même dans les campagnes les plus reculées. Les citadins portent rarement le bernous : il ne fait pas partie de leurs habits ordinaires ; on ne le met que lorsqu’il fait froid. Les marchands, les individus de condition secondaire, remplacent volontiers le costume algérien, le cafetan, la farazia, par la djelabia en laine blanche ou en drap bleu foncé : avec la djelabia on ne porte pas le ḥaïk. Quant aux pauvres, ils n’ont qu’une chemise et une djelabia grossière. Les Musulmans de Fâs ont la peau d’une blancheur extrême ; ils sont en général d’une grande beauté ; leurs traits sont très délicats, efféminés même, leurs mouvements pleins de grâce ; passant leur vie dans les bains, ils sont la plupart, même les pauvres, de cette propreté merveilleuse qui distingue les Musulmans des villes.