Si dans les cités la mode est invariable, c’est tout le contraire dans les campagnes. A chaque pas, je la verrai changer. Je signalerai, chemin faisant, ces différences : elles sont telles qu’on peut dire, à la vue du costume et des armes d’un Marocain, à quelle région il appartient. De Tétouan à Fâs, l’habillement est uniforme : c’est, pour les gens dans l’aisance, une chemise de coton ou de laine, une djelabia blanche, un ḥaïk ; les pauvres portent des djelabias de couleur ou des lambeaux d’étoffe blanche dont ils se couvrent comme ils peuvent. Les uns et les autres sont pour la plupart tête nue : quelques-uns s’enroulent autour de la tête un turban étroit et mince qui en laisse le sommet découvert. En fait d’armes, on a le fusil à un coup, à pierre ; canon long, large crosse triangulaire de bois noirci : la crosse est très simple, sans autres ornements que de légères incrustations de fil d’argent. Ces fusils se fabriquent surtout à Tétouan. La poudre se porte dans des boîtes de bois en forme de poire : elles sont toutes couvertes de gros clous de cuivre et de sculptures coloriées. Les sabres sont rares dans cette région ; les cavaliers seuls en ont. Les lames en sont courtes (70 à 80 centimètres), droites ou peu recourbées, très flexibles ; les poignées, de corne ou de bois, avec gardes et branches de fer ; les fourreaux, de bois couvert de cuir, avec garnitures en cuivre : ce type de sabre est le seul en usage au Maroc. Enfin, ici comme ailleurs, tout le monde, hors des villes, porte habituellement le poignard, même étant désarmé ; il sert au besoin de couteau. Il y a deux modèles de poignards au Maroc : l’un court et à lame courbe, seul usité dans le massif du Grand Atlas et au sud de cette chaîne ; l’autre plus long et à lame droite, en usage dans le nord, où l’on rencontre aussi quelquefois, mais rarement, le poignard recourbé. Les harnachements des chevaux sont au Maroc les mêmes qu’en Algérie ; mais les housses de selles sont de drap rouge, au lieu d’être de cuir, et les poitrails et les brides sont brodés de soie d’une seule couleur, rouge d’ordinaire.

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La ville et la province de Fâs sont administrées par trois bachas, commandant chacun à une portion de la ville et à un certain nombre de tribus de la campagne[20]. Il n’y a point de grand commandement dans le blad el makhzen. Jamais plusieurs tribus considérables, plusieurs villes, ne sont réunies sous l’autorité d’un seul : chaque tribu de quelque importance, chaque cité, chaque province a son qaïd, nommé directement par le sultan et ne relevant que de lui. Bien plus, dans les capitales, à Fâs et à Merrâkech, et dans les grandes tribus telles que les Ḥaḥa, les Chaouïa, etc., l’autorité est répartie entre plusieurs gouverneurs. Ils portent le titre de bacha dans les résidences impériales, Merrâkech, Fâs, Meknâs, celui de qaïd partout ailleurs. Cette extrême division du pouvoir a pour but d’empêcher les révoltes. Le soin constant du sultan est de veiller à ce que personne dans ses États ne devienne trop riche, ne prenne trop d’influence. Il suffirait de si peu pour renverser son trône chancelant !

6o. — VOYAGE A TAZA.

Il y a deux chemins principaux pour aller à Tâza : l’un, plus court, mais que l’on ne prend jamais, remonte l’Ouad Innaouen par les tribus des Hiaïna et des Ṛiata ; l’autre, généralement suivi, traverse les Hiaïna, les Tsoul, les Miknâsa, évitant le plus longtemps possible le territoire des Ṛiata et n’y entrant qu’à la porte de Tâza. Les Hiaïna, les Tsoul, les Miknâsa font partie du blad el makhzen ; mais ils n’obéissent qu’à demi ; leur pays est peu sûr ; les caravanes y circulent sans escorte, mais les étrangers n’y voyagent guère isolés. Quant aux Ṛiata, sur le territoire desquels est Tâza, ils sont indépendants, et de plus célèbres par leurs violences et leurs brigandages. On ne saurait faire un pas sur leurs terres sans l’ạnaïa d’un membre de la tribu ; encore faut-il choisir un homme puissant et sûr, ce qui, pour un étranger surtout, n’est pas facile. Pour moi, je vais partir dans les conditions les plus favorables. En ces lieux où le sultan n’a aucun pouvoir, il est un homme tout-puissant : c’est le moqaddem de la grande zaouïa de Moulei Edris de Fâs, Sidi Er Râmi[21]. Son influence, immense sur les Hiaïna, sur les Ṛiata, s’étend plus loin encore ; tout le Rif, des Ṛomera aux Beni Iznâten, toutes les tribus entre Fâs, Tâza et la Méditerranée, obéissent à ses moindres volontés : ont-elles des affaires à Fâs, c’est lui qui s’en charge ; le sultan désire-t-il quelque chose de l’une d’elles, il s’adresse à lui. C’est à l’abri de cette puissante protection que je vais partir : à la prière de M. Ben Simhoun, Sidi Er Râmi me donne un de ses esclaves de confiance pour me conduire à Tâza ; nous prendrons le chemin le plus court, ce chemin que jamais on n’ose prendre : où ne passerait-on pas sous une pareille sauvegarde ? — Avec la même facilité, avec la même sécurité que je vais aller à Tâza, on pourrait, par Sidi Er Râmi, aller de Fâs à Chechaouen et à Tétouan par le chemin que j’avais voulu prendre et qui, dans le sens inverse, était si difficile. Ce qu’on m’avait dit à Tétouan était donc exact.

29 juillet.

Fâs. (Vue générale de la ville et de ses jardins, prise du haut d’Aqba el Djemel.)