La pièce de 5 francs, seule unité pratique, a une valeur qui diffère en chaque lieu ; de plus, en un même point, cette valeur n’est pas fixe, elle oscille sans cesse entre certaines limites. Voici ce qu’elle valait en divers endroits, aux époques où je les ai traversés : Tanger, Tétouan, El Qçar, Fâs, Meknâs, 10 mitqals ; — de Meknâs à Demnât, 8 à 9 mitqals ; — Demnât, Zaouïa Sidi Reḥal, 10 mitqals ; — Tazenakht, 10 à 11 mitqals ; — Zenâga, 8 à 9 mitqals ; — Tisint, 4 mitqals 1/2 à 5 mitqals ; — Tatta, Aqqa, Isaffen, Ilalen, Chtouka, Agadir Iṛir, partie méridionale de la tribu des Ḥaḥa, tout le Sahel marocain, de 3 mitqals 1/2 à 4 mitqals 1/2 ; — Iliṛ (sur l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob), 12 mitqals ; — Taroudant, Houara, Menâba, 12 mitqals 1/2 ; — partie septentrionale de la tribu des Ḥaḥa, Mogador, 12 à 13 mitqals ; — Mezgîṭa, Aït Seddrât, 11 mitqals 1/2 ; — Tinzoulin, 8 mitqals ; — toute la partie du pays de Dra située au sud du Tinzoulin, Tazarin, Todṛa, Ferkla, Tafilelt, 4 mitqals ; — Dâdes, 4 mitqals 1/2 ; — Qçâbi ech Cheurfa, Misour, Ouṭat Oulad el Ḥadj, 9 mitqals ; — Debdou, 2 mitqals 1/2 (c’est-à-dire 100 mouzounas : on a adopté cette valeur pour pouvoir compter d’après la règle française ; dans ces conditions chaque mouzouna vaut 5 centimes ; on compte à Debdou par douros, francs, sous). — Qaçba el Ạïoun, 3 mitqals.

Ainsi qu’on le voit, la pièce de 5 francs ou real vaut de 8 à 12 mitqals dans le nord et dans le centre du Maroc. Cette valeur baisse brusquement et tombe à 4 mitqals, parfois même à moins, dans le Sahel (nom de la région qui borde l’Océan au sud de l’Ouad Sous) et dans le Sahara. De même, à Debdou et aux environs de la frontière française, la nécessité de se rapprocher de notre système a fait, dans une zone restreinte, tomber le real à 2 mitqals 1/2 et 3 mitqals.

Dans ces monnaies de valeur si variable, il circule beaucoup de pièces fausses : il en existe parmi les reals ; il en existe surtout parmi les pecetas espagnoles, qui sont la monnaie la plus commune. Ces anciennes pièces, à empreinte souvent effacée, sont d’une imitation facile ; aussi dans celles qui servent actuellement s’en trouve-t-il plus de fausses que d’authentiques. Ce sont les Juifs, les ṭalebs, les cherifs, qui les confectionnent, tous ceux, en un mot, qui ont quelque instruction : la plupart d’entre eux s’occupent d’alchimie et, en attendant qu’ils découvrent la pierre philosophale, font de la fausse monnaie. Dans ces conditions, on ne reçoit d’argent qu’avec les plus grandes précautions ; le moindre payement exige, dans les campagnes surtout, un temps infini ; on n’accepte une pièce qu’après l’avoir tournée, examinée, montrée à deux ou trois personnes, fait voir à un Juif, s’il s’en trouve. Quant aux monnaies d’or, on n’en veut point, tant on craint d’en prendre de fausses. Enfin il n’y a pas jusqu’à celles de cuivre qui ne soient souvent falsifiées.

[20]Voici comment ils se partagent l’autorité :

1o Le bacha Sidi Ạbd Allah. Il a deux lieutenants, khalifa, nommés directement par le sultan. Relèvent de lui : Fâs Qedîm ; les gens du Rif habitant le Gebgeb et le Lemta ; le Djebel Zerhoun, avec Zaouïa Moulei Edris, dont il nomme le qaïd (il y a un qaïd à Zaouïa Moulei Edris, et des chikhs dans les autres villages du Zerhoun) ; les Oulad el Ḥadj habitant autour du pont du Sebou.

2o Le bacha Ould Ba Moḥammed. Il est assisté d’un lieutenant nommé par le sultan. Sont sous son autorité : le mellaḥ de Fâs ; les Oulad Djemạ (deux marchés dans la tribu) ; les Behalil ; les Oulad el Ḥadj habitant sur la route de Fâs à Sfrou ; les Chedjạ (à quelques heures de Fâs) ; les Ḥamian, les Mhaïa, les Oulad Sidi Chikh, les Doui Mnia (campant tous dans le Saïs) ; les Ṛomera (près des Chedjạ). Toutes ces tribus sont dites de « plaine ». Voici maintenant les tribus de « montagne » : les Fichtâla (sur le chemin du Rif, à une demi-journée de Fâs ; les Beni Ouriaṛel (sur le chemin du Rif, au delà des Fichtâla). Dans ces diverses fractions, c’est le bacha qui nomme les chefs. Ceux de la plaine sont appelés khalifa es souq, « lieutenants du marché », parce que c’est sur les marchés qu’ils rendent la justice ; les petites tribus en ont un, les grandes en ont plusieurs. Dans la montagne, ils portent le nom de chikh : les Fichtâla et les Beni Ouriaṛel en ont un chacun.

3o Le bacha Ḥadj Sạïd. Son commandement se compose de Qaçba Cherarda, redoute faisant partie de l’enceinte de Fâs Djedid, au nord de Bab Segma ; Sfrou (où il nomme le qaïd ainsi que le chikh des Juifs) ; les gens du Sous et les nègres résidant aux environs de Fâs ; les Cherarda (habitant entre Fâs et Sfrou dans la partie appelée Bou Rejouan). Ḥadj Sạïd est secondé par un khalifa.

[21]Le chef de la zaouïa de Sidi Edris, qui porte le titre de moqaddem de cette zaouïa, n’est ni un descendant de Sidi Edris ni un cherif. C’est le chef d’une maison où la dignité de moqaddem de la zaouïa se perpétue de père en fils depuis un temps très reculé. Il y a deux principales zaouïas de Sidi Edris : l’une au Djebel Zerhoun, où est enseveli Sidi Edris le père, celui qui vint d’Orient s’établir au Maroc ; l’autre à Fâs, où est enterré le fils du précédent, Sidi Edris, fondateur de Fâs. Cette dernière est la plus importante de beaucoup. C’est là que réside le grand moqaddem. Un de ses parents dirige la zaouïa du Zerhoun. Le moqaddem est, nous venons de le voir, plus puissant en bien des lieux que le sultan : c’est un homme de grand poids au Maroc. Sa famille est depuis longtemps plus vénérée que celle des descendants mêmes de Moulei Edris. Cependant il donne à ces derniers une partie des offrandes qu’apportent les pèlerins à la zaouïa. Les cadeaux en nature, grains, tissus, etc., ainsi que ce qu’on lui remet personnellement, demeurent sa propriété particulière. Mais outre ces dons il existe deux troncs où les dévots glissent des offrandes : le contenu de ces troncs est distribué intégralement par lui entre un certain nombre de familles descendant de Moulei Edris. La postérité de ce dernier est fort nombreuse ; mais ne sont admises à participer à ce revenu de la zaouïa que deux classes : 1o les familles résidant à Fâs et à Meknâs, au nombre d’une soixantaine ; 2o celles qui font partie de la descendance de Moulei Ạbd es Selam ben Mechich, et qui demeurent soit dans les environs de Fâs, soit dans le Rif, soit dans la région de Tétouan. C’est le moqaddem qui remet à chaque maison la part à laquelle elle a droit. Le moqaddem actuel est un homme d’âge moyen. Il se nomme Sidi Er Râmi. Mais dans le peuple on ne l’appelle que Sidi Edris. Depuis longtemps on désigne de ce nom tous les moqaddems successifs de la zaouïa.

Sur la zaouïa de Moulei Edris, voir Ali Bey, t. I, chap. XI.