II.
DE MEKNAS A QAÇBA BENI MELLAL.
1o. — DE MEKNAS A BOU EL DJAD.
27 août 1883.
Enfin je quitte Meknâs. Nous partons plus nombreux que je ne pensais : plusieurs personnes veulent profiter de la société de mon cherif, et se joignent à nous : ce sont d’abord six ou huit Musulmans pauvres qui se rendent dans le Tâdla, puis deux Juifs de Bou el Djạd qui regagnent leur pays. De plus, nous faisons route jusqu’à Tlâta ez Zemmour avec une caravane d’une cinquantaine de marchands qui vont à ce marché. Nous sommes ainsi près de soixante-cinq : un seul zeṭaṭ nous protège tous ; c’est un homme des Zemmour, Moulei Ez Zạïr.
Partis à 11 heures du matin, nous arrivons vers 5 heures et demie du soir à un petit douar où nous passerons la nuit. Le terrain ne présente aucune difficulté durant le chemin : on est d’abord en plaine ; beaucoup de cultures ; de là on passe à un terrain accidenté, sans reliefs importants, région très arrosée, peu cultivée, couverte de lentisques assez hauts, de jujubiers sauvages et de palmiers nains. C’est le pays des Zemmour Chellaḥa ; la plaine appartenait aux Gerouân. Les deux tribus sont de race tamaziṛt (chleuḥa) et insoumises ; nous ne tardons pas à nous en apercevoir. Les Gerouân ont, avec les voyageurs, le système de quelques tribus limitrophes du blad el makhzen : elles ne pillent ni ne donnent d’ạnaïa, mais, à chaque douar devant lequel on passe, on vous arrête et il faut payer un droit arbitraire, la zeṭaṭa : une troupe de cavaliers et de fantassins vient se mettre en travers du chemin et se la fait donner les armes à la main. En deux heures, nous avons eu cinq fois affaire à des députations de ce genre. Ce sont les seuls êtres humains que nous ayons rencontrés sur notre route.
Du douar où nous campons, on ne voit de tous côtés que montagnes ; au sud, le haut talus formant le flanc gauche de la vallée de l’Ouad Beht ; partout ailleurs, des successions de croupes couvertes de palmiers nains ou de broussailles ; en somme, pays fort montueux : c’est le massif des Zemmour Chellaḥa.
28 août.
Départ à 3 heures et demie du matin. Nous traversons presque aussitôt l’Ouad Beht (berges basses et en pente douce ; eau claire de 20 mètres de large et de 50 centimètres de profondeur ; courant très rapide ; lit de gravier) ; puis une longue côte, facile mais assez raide, nous conduit au plateau où est situé le marché. Durant la montée, on est soit sous des bois de lentisques, soit dans des palmiers nains : beaucoup de gibier, perdreaux, pigeons, lièvres. Sur le plateau, on entre dans une région toute différente, aussi habitée et aussi florissante que la précédente était déserte et sauvage : sol couvert de cultures ; foule de ruisseaux au milieu des champs ; quantité de beaux douars, à l’aspect prospère, entourés de frais jardins. C’est au milieu de cette riche campagne, dont la fertilité proverbiale a fait donner au pays des Zemmour le surnom de Doukkala du Ṛarb[30], qu’est situé le Tlâta. Nous y arrivons à 7 heures du matin.