Nous passons la plus grande partie de la journée au marché : il est très animé ; on y voit plus de 30 tentes de marchands. Les denrées qui se vendent sont les mêmes qu’au Tlâta Hiaïna ; mais il faut y ajouter des monceaux de fruits superbes, des raisins surtout, qu’on apporte des douars du voisinage.

Vers 4 heures, nous quittons Moulei Ez Zạïr et la caravane des marchands, et nous nous remettons en route avec l’ạnaïa d’un homme des environs. A 6 heures, on fait halte ; nous sommes arrivés au douar de notre conducteur. En quittant le marché, nous avons d’abord cheminé sur le riche plateau où il se tient ; puis, arrivés au bord de son talus sud, nous nous sommes mis à descendre : à partir de là, plus de cultures ; une côte boisée de lentisques, semblable à celle de ce matin. Depuis Meknâs, le sol a été constamment terreux.

29 août.

Nous avons, au sortir d’ici, à traverser une région très dangereuse. Il nous faudra, pour la parcourir, une escorte de 6 ou 8 cavaliers : on ne peut la trouver aujourd’hui ; les tentes sont vides ; toute la population est à un marché, l’Arbạa des Zemmour, qui se tient aux environs. Force est donc d’attendre à demain pour continuer la route.

Le douar où nous sommes est fort riche : belles et grandes tentes ; auprès de la plupart, un ou deux chevaux de selle ; dans chacune on voit des femmes occupées à tisser flidjs, tellis, bernous et tarḥalt (couvertes multicolores à dessins variés), ou bien à tresser des nattes qu’on brode ensuite de laines aux couleurs éclatantes. Ces nattes brodées sont, avec les tarḥalts, la spécialité des Zemmour, des Zaïan et des Beni Mgild. Les Zemmour, ainsi que les Zaïan, chez qui nous entrerons ensuite, se distinguent des autres tribus que j’ai vues au Maroc par le primitif de leur costume : hommes et femmes y sont fort peu vêtus ; leur habillement est le suivant : pour les hommes riches, point de chemise ni de caleçon, une simple farazia, et par-dessus un bernous ; les pauvres n’ont que le bernous : en marche, ils le plient, le jettent sur l’épaule, et vont nus. Les premiers ont sur la tête soit un turban de cotonnade blanche, soit un mouchoir blanc et rouge ; les pauvres sont tête nue. Les uns et les autres se rasent les cheveux ; mais, chose que je n’ai également vue que là, ils conservent au-dessus de chaque oreille une longue mèche semblable aux nouaḍer des Juifs[31]. Les Zemmour les portent toutes deux, les Zaïan n’en ont qu’une : c’est la seule différence de mode entre les deux tribus. Cette mèche est, pour les jeunes élégants, l’objet de soins minutieux : ils la peignent, la graissent, puis, la tressant, en forment une petite natte. Le même usage existe, m’a-t-on dit, chez les Chaouïa. Le costume des femmes est aussi des plus légers : c’est une simple pièce d’étoffe rectangulaire, de cotonnade ou plus souvent de laine, dont les deux extrémités sont réunies par une couture verticale ; il y a trois manières de le porter : 1o en le retenant par des broches (grosses boucles d’argent, khelal) ou de simples nœuds au-dessus de chaque épaule ; 2o en retroussant et attachant le bord supérieur au-dessus des seins, les épaules et le haut de la gorge demeurant découverts ; 3o en laissant retomber la partie supérieure, le corps restant nu jusqu’à la ceinture. Dans les trois cas, le vêtement est retenu à la taille par une bande de laine ; il est assez court : il ne descend guère au-dessous du genou. On le porte de la première façon pour sortir, de la seconde pour travailler hors de la tente, de la troisième à l’intérieur. Les femmes s’entourent plus ou moins la tête de chiffons ; jamais elles ne se voilent.

30 août.

Départ à 5 heures du matin. Une escorte de 6 cavaliers et de 4 fantassins Zemmour nous accompagne. Aussitôt après avoir franchi l’Ouad Ourjelim, qui passe au pied de notre douar, nous nous engageons dans une vaste région, déserte en ce moment, mais parcourue au printemps par les troupeaux des Zemmour ; on la nomme la Tafoudeït : c’est une succession de côtes et de plateaux s’élevant par échelons et sillonnée de nombreux ravins. Au début, tout est boisé : lentisques, caroubiers, pins de diverses espèces, forment un fourré épais ; après quelque temps les arbres diminuent ; laissant à nu les crêtes et les parties supérieures, ils se réfugient au fond des ravins et sur les premières pentes de leurs flancs. Plus on s’avance, plus on s’élève, plus les troncs deviennent rares. Le sol est terreux et jaunâtre ; nu en ce moment, il se couvre au printemps de riches pâturages. A 10 heures, nous atteignons un col : ici finit la Tafoudeït. Nous descendons par un chemin rocheux et difficile dans une région nouvelle : pays accidenté, terrain semé de gros blocs d’ardoise, sol boisé de grands arbres, ruisseaux qui coulent de toutes parts. C’est ainsi, à l’ombre de lentisques et d’oliviers séculaires, que nous marchons jusqu’à 1 heure ; à ce moment nous apercevons un douar, premier vestige d’êtres humains qui apparaisse depuis le départ : nous nous y arrêtons ; c’est là qu’on passera la nuit. Ces tentes appartiennent à un très haut personnage, Moulei El Feḍil, cherif profondément vénéré par les Zaïan et tout-puissant sur la plus grande partie de cette tribu. Je suis ici en pleine montagne : le douar est au fond d’un ravin étroit ; de tous côtés se dressent au-dessus de ma tête de hautes cimes escarpées aux flancs rocheux et boisés. Les panthères abondent, dit-on, dans cette région sauvage.

Je n’ai traversé aujourd’hui qu’une rivière de quelque importance, l’Ouad Ourjelim, encore était-elle à sec (lit de galets de 25 mètres de large, sans eau). Pendant la route, nous n’avons rencontré personne, si ce n’est une troupe d’une vingtaine de Zaïan qui se sont joints à nous dans la Tafoudeït et nous ont suivis jusqu’à la frontière de leur tribu : c’étaient des pauvres ; la plupart n’avaient qu’un bernous pour tout vêtement, rien sur la tête, à la main un grand sabre de bois : ils m’ont paru gens fort irascibles ; à chaque instant ils se prenaient de querelle entre eux, et c’étaient aussitôt de grands coups de sabre ; ils y mirent tant d’ardeur qu’il fallut en emporter deux tout sanglants dans leurs bernous.

31 août.

Nous sommes ici en territoire zaïan : nous abandonnons nos zeṭaṭs Zemmour ; nous n’avons pas eu à nous louer d’eux : hier, au milieu du trajet, quand ils nous virent bien engagés dans le désert, ils nous déclarèrent qu’ils n’iraient pas plus loin si l’on n’augmentait le salaire convenu ; force fut d’en passer par là. Aujourd’hui un seul homme suffit pour nous escorter : il n’est même pas armé.