Croquis de l’auteur.
Départ à 5 heures du matin. Un homme des Aït Ạtab me sert de zeṭaṭ. A quelque distance d’ici, l’Ouad el Ạbid s’enfonce de nouveau dans une gorge profonde ; il y reste enfermé jusqu’à Tabia, où il sort de l’Atlas et entre en plaine. Je prends un chemin qui passe à quelque distance de la rivière, sur un petit plateau couvert de cultures et semé d’amandiers ; des tiṛremts se dressent de toutes parts ; de grands troupeaux paissent sur les côtes. A 10 heures, je reviens sur les bords de l’Ouad el Ạbid au lieu même où, débouchant de la montagne par une brèche sauvage, il s’élance dans la plaine. Je le traverse et je gagne le petit village de Tabia, situé sur sa rive gauche. Me voici en blad el makhzen, pour la première fois depuis Meknâs. En passant la rivière, je suis entré sur le territoire des Entifa, tribu soumise. Ici, plus de zeṭaṭ, plus d’escorte ; on voyage seul en sûreté[42].
Je repars donc aussitôt avec un simple guide pris à Tabia. Laissant l’Ouad el Ạbid prendre sa course vers le nord-ouest, je me maintiens près de la montagne. C’est toujours le Moyen Atlas ; j’en longe le pied par une succession de plateaux bas et de côtes douces : les plateaux ont un sol sablonneux, avec des pâturages et quelques cultures ; les coteaux, rocheux[43] et nus à la partie supérieure, sont terreux et garnis de villages et de jardins à leur pied. Vers 3 heures, j’atteins une bourgade qui sera mon gîte, Djemaạa Entifa.
Assez nombreux voyageurs sur la route pendant cette journée. Point d’autre cours d’eau que l’Ouad el Ạbid ; au gué de Tabia où je l’ai traversé, il avait 40 mètres de large et 70 centimètres de profondeur. Toujours même lit de galets, même eau limpide et verte, même courant impétueux. Les roches au pied desquelles il coule en sortant de l’Atlas sont de grès, comme toutes celles de sa vallée depuis le point où j’y suis entré.
Djemaạa Entifa ne porte point ce nom à cause d’un marché ; elle en possède un, mais qui se tient le lundi. Le village se compose de trois groupes d’habitations, distribués sur les deux rives d’un ruisseau. Des jardins, vraie forêt d’oliviers, les unissent et les entourent. La population est d’environ 1500 habitants, dont 200 Israélites. Cette localité fait un commerce actif, d’une part avec Bezzou et Demnât, de l’autre avec les tribus du sud. Non loin de là est la demeure du qaïd des Entifa. La juridiction de ce gouverneur est limitée : au nord, par les Sraṛna et l’Ouad el Ạbid ; à l’est, par l’Ouad el Ạbid et les Aït Messaṭ ; au sud, par les Aït b Ougemmez et les Aït b Ououlli ; à l’ouest, par la province de Demnât et les Sraṛna. Elle comprend, outre les Entifa, Bezzou au nord, les Aït Abbes et les Aït Bou Ḥarazen au sud-est.
3o. — DES ENTIFA A ZAOUIA SIDI REHAL.
5 octobre.
Départ à 5 heures du matin, en compagnie d’une caravane de cinq à six personnes ; le pays est sûr ; on est en blad el makhzen : point d’escorte. D’ici à Demnât, je continuerai à cheminer sur les premières pentes de l’Atlas, en me rapprochant de plus en plus de son pied. Pendant ce trajet, je passerai insensiblement du Moyen Atlas au grand : les deux chaînes paraissent se rejoindre à la trouée de la Teççaout, où serait l’extrémité de la première. Ma route d’aujourd’hui se divise en deux portions distinctes : de Djemaạa Entifa à l’Ouad Teççaout, et de la Teççaout à Demnât. Dans la première partie, le pays est accidenté, le sol pierreux, quelquefois rocheux ; il est souvent nu, par moments garni de palmiers nains et de taçououts, ou boisé ; peu d’eau ; cependant, au flanc des coteaux, au fond des ravins, sur les sommets, s’élèvent une foule de villages, entourés de grandes plantations d’oliviers, avec des haies de cactus : en somme, région d’aspect triste, mais fort habitée. A 9 heures et demie, j’arrive au bord de la Teççaout : c’est la Teççaout Fouqia, appelée aussi Ouad Akhḍeur « Rivière Verte ». Elle est bien nommée ; elle coule au milieu d’une végétation merveilleuse, à l’ombre de grands oliviers, dans une vallée couverte de champs et de vergers. A partir de la Teççaout, j’entre dans une région nouvelle : accidents de terrain moins sensibles ; sol terreux ; foule de ruisseaux ; nombreux villages ; à chaque instant jardins immenses, à végétation superbe, à arbres séculaires : c’est au travers de ce beau pays que je parviens à Demnât. J’entre dans la ville à midi et demi.
Durant toute la journée, beaucoup de monde sur le chemin. Je n’ai point traversé d’autre cours d’eau important que l’Ouad Teççaout : il avait 15 mètres de large et 50 centimètres de profondeur ; eaux claires ; courant rapide ; lit de galets ; berges de terre, en pente douce, de 1 mètre à 1m,50 de hauteur.