18 octobre.
Départ à 10 heures et demie. De Tizgi à Tikirt, on ne cesse de suivre le cours de l’Ouad Iounil ; une bonne partie du chemin, c’est dans son lit même que l’on marche : ce dernier a ici 15 à 20 mètres de large ; la rivière y coule, tantôt en une seule masse de 5 mètres de large et de 30 centimètres de profondeur, tantôt y formant plusieurs bras, tantôt l’inondant presque en entier et étant alors très peu profonde. Depuis sa source jusqu’à son confluent avec l’Ouad Imini, elle a, quelle que soit sa force, cette même manière irrégulière de couler. D’ici à Tikirt, sa vallée peut se diviser en deux portions : l’une jusqu’à son confluent avec l’Asif Marṛen, l’autre au delà. Dans la première, le fond reste ce qu’il était au-dessus de Tizgi, large de 50 à 60 mètres, couvert de cultures, ombragé de beaucoup d’arbres. Les deux flancs sont toujours de grès rouge et très hauts : cependant ce ne sont plus des murailles perpendiculaires, si ce n’est à leur partie supérieure, où se voient des cavernes ; le pied est à 2/1 d’abord, puis à 1/1. Les flancs n’avaient, de Tiourassin à Tizgi, livré passage à aucun affluent. Dans cette nouvelle région, ils laissent accès à plusieurs ; ce sont autant de points où la vallée s’élargit et où les jardins s’étendent. A 1 heure et demie, j’atteins Tamdakht, village en face duquel l’Asif Marṛen se jette dans l’Ouad Iounil. La vallée change d’aspect : le fond s’agrandit et prend une largeur de 300 mètres : il est couvert de cultures ; les cultures qu’on voit d’ici à Tikirt n’ont aucune ressemblance avec celles d’auparavant : jusqu’à présent, une foule d’arbres ombrageaient les champs ; désormais on n’en verra plus, excepté aux abords des villages ; encore y sont-ils peu nombreux et parfois manquent-ils. La rivière coule dans un lit de 40 mètres de large, moitié vase, moitié galets, dont l’eau n’occupe qu’une faible partie. Les flancs, tout en restant rocheux, s’abaissent peu à peu, le droit surtout ; il diminue graduellement, et disparaît à quelque distance de Tikirt. Le flanc gauche conserve une hauteur minima de 150 mètres au-dessus du niveau de la vallée, mais ses pentes deviennent de plus en plus douces ; sa couleur change : il n’a plus le rose ou le rouge du grès, mais une teinte blanche qu’il gardera jusque auprès de Tikirt ; là, variant de nouveau, il deviendra noir et luisant : à partir d’ici, plus de cavernes. En face de Tikirt, s’étend une plaine triangulaire où confluent les ouads Iounil et Imini ; très plate, à sol de vase desséchée, elle se cultive en automne et est inondée en hiver. A l’extrémité de la plaine, un étroit kheneg, se creusant entre les roches noires des montagnes, donne passage à la rivière. Un peu plus haut, un spectacle nouveau réjouit mes yeux : un bois de palmiers entoure le village de Tazentout ; c’est le premier que je voie : on approche du Sahara. A 5 heures, je parviens à Tikirt, où je m’arrête.
Djebel Anremer et village de Tazentout. (Vue prise du mellah de Tikirt.)
Croquis de l’auteur.
Peu de voyageurs sur le chemin, quoique le pays soit très habité. L’Ouad Imini, que j’ai traversé avant d’arriver, a 9 mètres de large et 30 centimètres de profondeur ; peu de courant ; il coule au milieu d’un lit de gros galets, large d’environ 700 mètres. Cette rivière est moins considérable comme volume d’eau que l’Ouad Iounil, qui, deux heures plus haut, avait, avec un courant très rapide, la même profondeur que lui et une largeur de 10 mètres.
5o. — SÉJOUR A TIKIRT.
Parmi les pays indépendants, ceux du sud du Grand Atlas présentent, en leur organisation sociale, des différences avec ceux du nord. Dans ceux-ci, une seule unité, la tribu ; un seul état social, l’état démocratique ; aucun lien n’unit les tribus entre elles. La tribu est une grande famille avec ses subdivisions naturelles, tente ou maison, douar ou village, groupe de plusieurs centres habités, et ainsi de suite ; le fractionnement est d’autant plus grand que la tribu est plus nombreuse. Chaque groupe se gouverne à part comme bon lui semble, au moyen d’une assemblée où chaque famille est représentée, djemaạa en arabe, anfaliz en tamaziṛt. Quelques hommes y ont souvent la prépondérance, mais sans titre ni droit reconnu. Les affaires concernant la tribu entière se règlent d’après le même principe ; les petites tribus réunissent tous leurs membres pour délibérer ; dans les grandes, telles que les Zaïan, les Beni Zemmour, les Smâla, où les premières fractions sont elles-mêmes nombreuses et souvent peu unies entre elles, ces fractions se concertent et se décident séparément, s’inquiétant ou ne s’inquiétant pas du parti pris par les autres. Dans certaines tribus, telles que les Aït Ạtab, les Aït Bou Zîd, il y a des qanoun, codes de lois, auxquels les habitants sont tenus de se soumettre, et que l’assemblée générale fait respecter. Chez la plupart, cela n’existe pas ; les assemblées ne s’occupent point des particuliers ; tout leur est permis : s’il s’élève des différends, soit entre familles, soit entre fractions, elles les tranchent entre elles à coups de fusil. Ici, avec la liberté entière, la division à l’infini, la désunion complète ; là, avec un peu plus d’ordre et d’unité, c’est toujours la démocratie absolue. Les différentes tribus n’ont d’autres relations que les guerres et les alliances qu’elles font momentanément entre elles.
Au sud du Grand Atlas, nous trouvons trois unités : la tribu, le village, le district ; deux liens entre elles, la confédération et le vasselage ; deux états sociaux, le gouvernement par des chefs héréditaires et le régime démocratique. La tribu se rencontre et parmi les Imaziṛen et parmi les Arabes, avec son fractionnement naturel, le même en tous lieux : tels sont les Zenâga, les Aït Jellal, les Aït Seddrât, les Berâber. A côté d’elle se trouvent des villages isolés, sans aucun lien entre eux ; ils sont habités, les uns par un mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, d’autres par des membres de tribus diverses, d’autres par des cherifs ou des marabouts. Parmi ces villages, quelques-uns restent isolés, comme Qaçba el Djouạ, Iliṛ ; la plupart, pour résister aux invasions des tribus voisines, s’unissent entre eux par groupes d’un certain nombre ; ils forment ainsi ce que nous appellerons des districts : tels sont Arbạ Mia, Tizgi, Ouad Noun, Tisint. Tribus, villages isolés et districts s’unissent entre eux par deux sortes de liens. Le premier est la confédération ; elle est formée de la collection de plusieurs de ces unités, quelles qu’elles soient, groupées pour former une masse plus compacte : telle est la confédération du Dâdes, tels sont les nombreuses tribus et les qçars confédérés avec les Aït Ạmer. Inutile de dire que ces confédérations sont soumises à des changements : tantôt un groupe s’en détache, tantôt un autre s’y joint. Le second lien dont nous avons parlé est une sorte de vasselage : des tribus, des districts, se déclarent vassaux soit d’un chef, soit d’une tribu plus puissante[45] : les vassaux sont tenus à une redevance annuelle, le suzerain s’engage en retour à respecter leurs personnes et leurs biens ; là se bornent les obligations mutuelles : c’est ainsi que Tisint, Tatta, sont vassaux des Ida ou Blal, que ceux-ci le sont des Berâber.
Tribus, districts, villages, vivent les uns sous le régime despotique, les autres sous le régime démocratique ; les premiers sont gouvernés par des familles où le pouvoir suprême, avec le titre de chikh[46], est héréditaire : tels sont les Aït Ạmer, les Zenâga, le Mezgîṭa. L’autorité de ces chikhs n’est pas lourde pour leurs sujets ; parents plus ou moins proches d’un grand nombre d’entre eux, force leur est de ménager ces alliés naturels ; d’ailleurs il est de leur intérêt de n’indisposer personne ; ils laissent à leurs administrés grande liberté et ne leur demandent que trois choses : payer une légère redevance, les suivre quand ils font la guerre, ne pas trop se battre, se piller ni se voler entre eux : ce n’est permis qu’avec les étrangers. Pour le reste, licence complète. Tel est, dans le sud du Maroc, ce que, faute d’autre nom, j’appelle le régime despotique.